Parrain : Abbas Fahdel

Entretien avec le parrain de la 8e édition du Festival Cinéma et Droits Humains

 

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« Le cinéma rend plus sensible à l’actualité du monde. »

 

Merci beaucoup, M. Fahdel, d’avoir accepté de parrainer la 8e édition du Festival Cinéma et Droits Humains. On vous connait pour être le réalisateur de Homeland : Irak Année Zéro, un long documentaire (près de 6h, en deux parties, sorti au cinéma en 2016) sur la Guerre d’Irak, l’avant et l’après vue à travers le point de vue d’une famille irakienne. Pouvez-vous nous raconter votre parcours, depuis votre naissance en Irak et vos études de cinéma à Paris ?

 

Abbas Fahdel : Je suis cinéphile depuis l’âge de 5 ans. Je tiens ça de mon père. Je suis né à Babylone, en Irak, il y avait trois salles de cinéma. Mon père était vendeur de crêpes ambulant. En sortant de l’école, j’allais le rejoindre chaque jour. Il finissait sa tournée devant l’une de ces trois salles. C’est comme cela que j’ai découvert beaucoup de films avec lui. Vers l’âge de 15 ans, j’ai aussi découvert qu’il existait un métier de « réalisateur » en voyant Le Mépris de Jean-Luc Godard. Cela ne ressemblait pas du tout à ce que j’avais l’habitude de voir à Babylone, il ne passait que des péplums, des westerns spaghetti, des comédies musicales et des mélodrames indiens et égyptiens. J’ai été complètement fasciné par ce film même si je n’ai pas tout compris la première fois. Je le trouvais très différent des autres films que je connaissais et j’ai essayé de savoir pourquoi, j’ai récupéré les quelques livres sur le cinéma, traduits en arabe. C’est à ce moment que j’ai découvert le métier de cinéaste, le mouvement de la Nouvelle Vague. Je me suis promis alors d’en devenir un, moi-aussi et d’aller en France.

Je suis venu à l’âge de 18 ans à Paris et j’ai étudié le cinéma à Censier. J’ai obtenu un doctorat. A la fin de mes études, la télévision française m’a proposé de faire un film sur mon retour dans ma ville natale. Cela a débouché sur mon premier documentaire, Retour à Babylone. J’ai fait la suite, quelques années plus tard, Nous les irakiens. Je ne fais pas de différence entre la fiction et le documentaire : les deux sont du cinéma. En 2008, j’ai réalisé L’Aube du Monde, qui est une véritable fiction : l’histoire se passe en Irak mais on ne pouvait pas le tourner là-bas. J’ai reconstitué un village irakien en Egypte. Le film est une co-production franco-allemande : tous les premiers postes devaient être européens. On a engagé des acteurs très célèbres (Hiam Abbas, Hafsia Herzi, Karim Saleh) mais c’est un compromis qui me gêne : on a essayé de leur apprendre l’irakien, mais c’est impossible de faire parler quelqu’un dans sa langue maternelle. Le film a eu un peu de succès en festival mais je reste avec un goût un peu amer. Depuis, je suis devenu mon propre producteur.

 

La découverte d’Homeland a été pour nous un choc et ce film marque un tournant dans l’histoire du cinéma irakien et du cinéma mondial, notamment en renversant la perception de la guerre, en donnant à voir le contre-champ, le point de vue des civils et en l’occurrence de la population irakienne, leur façon de vivre et de survivre au jour le jour les évènements. Comment réalise-t-on une œuvre aussi monumentale ?

 

Abbas Fahdel : Pendant que je tournais, je n’avais pas l’impression de faire une œuvre monumentale. Cela pouvait s’arrêter à tout moment. La première partie a été faite sous le régime de Saddam Hussein, clandestinement. Je pouvais me faire arrêter à chaque instant et alors la suite n’aurait pas existé. La seconde se passe sous l’occupation américaine avec tous les dangers que cela provoque. Ce n’est pas dans le film mais on voit dans les rushs les situations périlleuses dans lesquelles je me trouvais parfois pour avoir une image – comme je ne suis pas le sujet du film, je n’ai pas mis ces moments au montage. Le film est devenu monumental au montage. C’est là que je l’ai vu pour la première fois. J’ai monté le film dix ans après. A l’époque, en 2002, je vivais en France et je voulais commenter ce qui allait se passer. À chaque fois, lors des autres conflits (la Guerre Irak-Iran, la Première Guerre du Golfe), je n’ai pas pu me rendre sur place et je souffrais de ne pas avoir pu tourner des images de ce qui se passait en Irak. On voyait déjà uniquement des images de chars, de combats, des images du dictateur, mais on ne voyait pas les images de ma famille et de la population irakienne en générale. Je ne pouvais pas savoir ce qui leur était arrivé, il n’y avait plus de moyens de communication.

 

“Mais, on se demande aussi, dans ces moments-là : « qu’est-ce qu’on peut faire ? » Je suis réalisateur, il faut que je fasse un film.”

 

Au début des années 2000, de nouveau, on a eu la certitude qu’une nouvelle guerre allait commencer et j’ai décidé de rentrer, d’abord pour être avec les miens, pour vivre avec eux ce qui allait se passer. On a toujours beaucoup de culpabilité quand on survit à une catastrophe. J’ai beaucoup d’amis qui sont morts lors de la Première Guerre du Golfe. Cette fois-ci, il fallait que je sois là-bas. Mais, on se demande aussi, dans ces moments-là : « qu’est-ce qu’on peut faire ? » Je suis réalisateur, il faut que je fasse un film. Si j’avais été poète, j’aurais fait un poème, si j’avais été journaliste, j’aurais fait un reportage. J’ai pris une caméra et j’ai voulu filmer ce qu’on ne voyait pas : le visage des irakiens. Le premier but de Homeland, c’était de donner un visage aux 25 millions d’Irakiens, resté dans le hors-champ de toutes les images de la guerre, dans les médias mais aussi dans les films. Beaucoup de long-métrages américains se passent en Irak sans que jamais on ne voit un irakien. Je voulais documenter sans savoir ce qui arriverait.

Aujourd’hui, je reçois même des messages d’irakiens qui, après avoir vu le film, me disent : « on a découvert l’Irak ». Le fait que je vive à Paris, que je sois franco-irakien me permet d’avoir un double regard, l’empathie de celui qui filme les siens et celui de quelqu’un qui vient de l’extérieur et qui a eu le temps de voyager, de voir le monde, de voir des films. Cela donne ce film qui est un peu différent de ceux qui ont été faits avant, que ce soit par des irakiens ou des étrangers.

 

“Les articles n’ont pas autant d’impact qu’une image. Alors, vous imaginez un film !”

 

Est-ce que vous pensez qu’il y a un « avant » et un « après » Homeland dans la façon dont on va parler de cette guerre, désormais ? Est-ce que le film a pu faire changer les discours ou, du moins, enclancher un changement ?

 

Abbas Fahdel : Cela a beaucoup changé dans les représentations des gens qui ont vu le film. C’est-à-dire, une goutte d’eau dans l’océan de l’humanité. J’aurai aimé qu’il soit montré au président Américain ou au Congrès à Washington, là, il aurait pu avoir un véritable impact. J’ai, par contre, tenu à présenter le film à des spectateurs américains pour leur donner à voir concrètement ce que produit une guerre décidée par leur gouvernement. Les Américains, sans vouloir trop généraliser, sont pour beaucoup dans une ignorance du reste du monde, un peu innocente, pour eux, les Etats-Unis, c’est le monde. Il y a toujours eu beaucoup d’émotion à chaque présentation. Lors du Festival de New-York, un spectateur m’a dit qu’il n’imaginait pas les irakiens comme cela : « Je ne les imaginais pas, parce qu’il n’y avait pas d’images ». Cela m’a poussé à réfléchir, si vous n’avez pas d’images d’un pays ou d’un peuple, vous pouvez tout lui faire, même anéantir les hommes qui l’habitent. Cela ne provoquera pas de réactions, parce qu’il n’y a pas d’images. C’est toujours d’actualité d’ailleurs aujourd’hui, il y a des conflits comme au Yémen ou des civils, des enfants sont massacrés sans que personne ne s’en attriste, il n’y a pas d’images. J’espère qu’il y aura des films comme le mien là-bas mais aussi en Birmanie, en Syrie, dans beaucoup de pays, de régions. Les articles n’ont pas autant d’impact qu’une image. Alors, vous imaginez un film ! Surtout s’il adopte un point de vue différent de celui des chefs d’Etats, des dirigeants mais en partant du bas. Alors, qu’importe que le spectateur soit français, américain, japonais, égyptien, il verra qu’une famille irakienne, syrienne, rohingya, cela ressemble à sa propre famille. Ce sont des enfants qui se lèvent le matin, qui prennent leur petit déjeuner, qui vont à l’école. Ce sont des parents qui vont au travail. Cette façon de montrer le quotidien a surpris beaucoup de monde que ce soit au Japon, au Canada, en Tunisie, en Iran, en Turquie.

 

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On sent aussi qu’il y a, dans Homeland, le germe de ce que l’on connait aujourd’hui : la radicalisation et le refuge dans la rigueur religieuse qui va petit à petit devenir du fanatisme. Tout cela, en partie du moins, nait de la guerre et de l’invasion américaine.

 

Abbas Fahdel : Mon film veut lutter aussi contre l’image des irakiens comme des gens fanatiques, associés à Daech. Daech est une création de l’invasion ; dans Homeland, l’Etat Islamique n’existe pas. On voit quelques personnes très en colère, désemparées qui se sont radicalisées dans l’insurrection et ont viré vers le fanatisme religieux.  

J’étais en train de discuter avec des spectateurs à Copenhague, après la projection du film, le soir des attentats de Paris, en novembre 2015. Dans le débats, les premières informations commençaient à arriver et une personne m’a demandé, sachant que je vis à Paris, ce que j’en pensais. Pour moi, c’est une relation de cause à effet, l’origine de cette violence aujourd’hui peut être trouvée dans ce que j’ai filmé. Le chaos en Irak a permis Daech et toutes les organisations criminelles de cette sorte, ce sont des champignons vénéneux qui poussent uniquement sur des ruines. L’Etat Islamique est sur le point de s’effondrer en Irak et en Syrie mais va certainement repousser ailleurs, sous une autre forme, au Yémen par exemple. Partout où il y a une guerre, une injustice, cela favorise l’apparition de ce genre de groupe.

 

Pour vous, quelle est l’importance du cinéma comme moyen de transmettre, d’alerter et de faire réfléchir sur ce qu’il se passe dans le monde, chaque jour ?

 

Abbas Fahdel : Le cinéma rend plus sensible à l’actualité du monde. Pour encore prendre mon film en exemple, beaucoup de personnes sont allées le voir par hasard, sans forcément connaitre mon travail et ils ont vu, concrètement, ce que c’est qu’une guerre. Je suppose maintenant que ces personnes sont plus conscientes et font plus attention avant de réfléchir à des conflits qui se déroulent aujourd’hui. Si le cinéma a ouvert quelques yeux, c’est une victoire, en tant que cinéaste.

J’ai commencé à m’intéresser à la politique grâce au cinéma. C’est quand j’ai vu pour la première fois Le Moineau de Youssef Chahine – même s’il y a des stars et qu’il est fait selon les codes du cinéma égyptien – il parlait de politique, de la Guerre des 6 jours. A cet âge, vers 14-15 ans, j’ai aussi découvert Z de Costa-Gavras. Quand il est passé en Irak, c’était un évènement, il a longtemps été interdit. J’ai vu que le cinéma pouvait raconter autre chose qu’un simple divertissement. Quand je suis arrivé à Paris, ma génération était politisée (c’était la France post-68) et j’étais dans une université très engagée. Tous les jours, on manifestait. Aujourd’hui, ma fille est très différente, il faut que je la pousse pour qu’elle aille voter. Idéologiquement, il n’y a plus rien qui motive les gens. Et la crise économique pousse les jeunes gens à surtout s’intéresser à trouver un travail. Ils ne sont plus idéalistes comme ma génération. Peut-être que le cinéma reste le dernier moyen de les relier à la politique…

 

“La jeunesse peut renverser un régime mais elle ne peut pas installer un pouvoir.”

 

Quelles sont pour vous les luttes actuelles qui vous touchent le plus aujourd’hui ?

 

Abbas Fahdel : La politique fait partie de la vie quotidienne. Mais je suis très sensible à tout ce qui se passe dans le monde, j’essaye d’être le plus actif à mon échelle, de relayer des informations. Depuis que je suis né, j’entends parler de la Palestine et du sort des Palestiniens. C’est une cause qui me touche beaucoup et pour laquelle j’essaye de mobiliser le plus possible. Près de 60 ans après, il y a encore des gens dans les camps. J’étais à Beyrouth, il n’y pas longtemps, je me suis rendu à Sabra et Chatila et j’ai photographié. Par exemple, la situation des réalisateurs palestiniens est très compliquée, beaucoup sont à Gaza, ils ont des autorisations ou des invitations pour venir à Paris en résidence mais ils ne peuvent pas traverser, parce que l’Egypte a fermé le passage. Gaza, c’est une vraie prison à ciel ouvert.

Je suis aussi, logiquement, tout ce qui se passe dans le monde arabe. J’ai été très attentif au Printemps Arabe, au début des années 2010. C’était une vraie nécessité de sortir dans la rue, de demander la démocratie. Ce fût un grand espoir pour moi à l’époque. Je regrette ce que ces révolutions sont devenues aujourd’hui mais jamais ce ne fût une erreur. La jeunesse peut renverser un régime mais elle ne peut pas installer un pouvoir. Ce qui s’est passé en Egypte rappelle un peu ce qui s’est passé en Irak après la fin du BAAS, le parti unique de Saddam, pour avoir aujourd’hui un système multipartite mais composé de 22 partis confessionnels, dans lesquels je ne peux pas me reconnaitre. Les irakiens sont appelés à voter pour des partis sunnites, chiites mais pas pour des partis traditionnels progressistes, réactionnaires, de droite ou de gauche. Si vous êtres chiites, vous votez chiites, si vous êtes kurdes, vous votez kurdes. Je suis laïc : Homeland ne fait aucune différence entre les personnes que l’on voit à l’écran. C’est l’Irak que j’ai quitté en 2003, les Américains sont arrivés avec une vision confessionnelle et ont installé ce système de partis religieux ou ethniques. L’Irak a été « libanisé » : dans les rues de Beyrouth, personne ne se dira de telle ou telle confession et pourtant tout leur système politique est fondé sur ça. Dans les deux pays, il faut que le Président soit d’une telle confession et que le premier ministre soit d’une autre pour équilibre, ce n’est pas comme cela que l’on doit choisir ses leaders !

Au Yémen, la situation est scandaleuse, on l’appelait « L’Arabie Heureuse », c’est une oasis entourée de désert. Maintenant, c’est devenu un pays en ruines. Personne n’en parle parce qu’il n’y a pas de pétrole et que le pays qui bombarde, c’est l’Arabie Saoudite, avec des armements français et américains. C’est l‘argent du pétrole qui bombarde les populations civiles. Il faut se mobiliser pour cela.