Une Saison en France de Mahamat-Saleh Haroun « Vers la tendresse »

Réalisateur : Mahamat-Saleh Haroun

Durée : 1h30

France, Tchad

Avec Eriq Ebouaney, Sandrine Bonnaire, Léonie Simaga, Bibi Tanga, Aalayna Lys etc.


Mahamat-Saleh Haroun accompagne ses personnages – réfugiés centrafricains exilés en France – dans une chronique filmée en équilibre, sur un fil tendu entre d’un côté, un style impressionniste délicat et un peu distant, de l’autre, une démonstration plus didactique et lourdaude. Difficile de savoir : est-ce l’importance et l’urgence du sujet ou la délocalisation en France (ou, plus assurément, un peu des deux) qui nourrissent la timidité très prégnante qui s’empare d’Une Saison en France ? Pris dans cette contradiction, le début du film est très inconfortable : le montage très raide et le jeu de certains acteurs (soit à contre-temps, soit trop récité) participent à un sentiment désincarné, presque de roman-photo. Se joue pourtant un véritable parti-pris formel du réalisateur qui met en place une structure logique sur laquelle repose entièrement le long-métrage : l’incommodité de la mise en scène renvoie à l’étonnant confort matériel dans lequel évoluent les personnages. Le père (Eriq Ebouaney), et ses deux enfants, forcés de quitter leur pays d’origine à cause de la guerre, se retrouvent à Paris, non pas dans un campement sauvage dans la rue, mais dans un grand appartement bourgeois, parfaitement équipé. Mieux, leur quotidien semble réglé et apaisé : Asma et Yacine vont à l’école, Abbas travaille dans un marché où il a rencontré Carole (Sandrine Bonnaire), vendeuse de fleurs. Un ami, Etienne (Bibi Tanga), vient même leur rendre visite, les bras chargés de pizzas et de livres de philosophie, béret sur la tête, écharpe autour du cou.

 

L’un et le multiple

A frôler le pittoresque, Haroun se risque à la caricature, surlignant sa volonté de renverser les représentations misérabilistes médiatiques habituelles quand il s’agit de montrer les migrants. Il amorce cependant un cheminement croisé : plus Une Saison en France se déroule, plus la condition des personnages – plongés dans un puits administratif sans fond – s’assombrit, plus leur environnement se dégrade (du grand appartement initial à un taudis loué à prix d’or, jusqu’à la cabane au bord du canal), plus le film casse la distance initiale qu’il instaurait et se charge d’une chaleur qui le rapproche du conte populaire. Moins abruptes, les séquences se rallongent, les acteurs se décrispent. Quelques petites cérémonies familiales joyeuses se succèdent : un petit déjeuner, une soirée d’anniversaire… Ces sourires, parfois très spontanés, compensent la description du calvaire des réfugiés sur laquelle le scénario se construit et charrie, avec lui, un sentiment inexorable. Si cette description est démonstrative par maladresse – aucune « grande scène attendue » n’est écartée : l’attente de la décision du droit d’asile, la perquisition de la police, l’agression raciste, la tentative de suicide par immolation, le voyage à Calais – le travail d’Haroun se rapproche plus de celui d’un archiviste, rassemblant consciencieusement les étapes incontournables et récurrentes de la vie d’un réfugié, perdu dans la froideur du monde occidental. L’erreur est peut-être d’avoir empilé ces éléments sur un nombre réduit de personnages, les intronisant de fait « grands témoins » de leur cause, sans qu’ils n’en aient ni la volonté ni le charisme nécessaire pour supporter ce poids, sans paraître un peu artificiel. Car, quand il dévie un instant son regard vers l’arrière-plan, le réalisateur d’Un homme qui crie, captent d’autres destins isolés dont la seule apparition à l’écran renseigne sur la multiplicité des parcours : au détour d’une scène dans les douches publiques, la caméra se met à suivre en silence, presque religieusement, l’agent de nettoyage en train d’évacuer les eaux sales vers la bouche d’égout centrale. La solennité du plan suffit à établir, sans un mot, un parallélisme entre cet homme et Abbas, tous deux prostrés et enclins à survivre dans l’hostilité de la ville grâce à de petits boulots, au plus bas de la hiérarchie sociale.

Une Saison en France parait donc peut-être plus beau dans ses intentions que ce qu’il est réellement sur l’écran : à se tenir en permanence sur la brèche, paralysé par la peur de céder au pathétique d’un côté et celle de ne pas rendre assez justice de l’autre, le film est comme sous-investi, manquant de chair, de consistance. La cellule familiale, point de concours de tous les personnages en quête de refondations affectives et territoriales, n’est pas explorée, réduite à une simple structure de scénario. Quel regard les enfants, Asma et Yacine, portent-ils sur Carole, la nouvelle compagne de leur père, alors que Madeleine – la femme d’Abbas et leur mère, qui leur apparait en rêve au début du film – a été tuée dans le conflit à Bangui ? Le film ne prend pas la peine de considérer l’intimité de ses héros, comme si la situation géopolitique et la précarité de la vie des demandeurs d’asile dont les protagonistes sont élevés au rang d’ambassadeur, écrasait leur individualité. L’émotion advient finalement, mais plus à travers la petite poésie du quotidien qui s’installe que par les terribles tragédies qui s’accumulent sur eux comme dans un catalogue. Ainsi, de cette position embarrassante du funambule, Une Saison en France s’en sort par le haut : préférant abandonner toute ambition d’être le « grand film nécessaire sur les migrants » et se retrouver dans une impasse, il se clôt dans une simplicité désarmante : une femme désemparée par l’évaporation dans la nature de l’homme qu’elle aime, prête à tout pour aller le chercher. Ce final mélodramatique tendre donne, in extremis, quelques notes lyriques et une ampleur à un film très fragile.

 

Cet article a été publié par Critikat le 30 janvier 2018. Retrouvez l’article original ici.

Image ©Franck Verdier – Pili Films