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Aujourd’hui, Cruella ne ferait plus de mal à un chien


La sortie de Cruella est l’occasion de se pencher sur la place particulière qu’occupe la descendance de Pongo et Perdita dans le Disneyverse. Depuis sa sortie le 25 janvier 1961, 101 Dalmatians, le dessin animé signé par Clyde Geronimi, Hamilton Luske et Wolfgang Reitherman peut en effet se vanter d’avoir fourni aux studios une de leurs franchises les plus prolifiques. Sa gestation, au terme d’une patiente adaptation du roman de Dodie Smith par le scénariste Bill Peet, n’a pourtant pas été facile. Elle a même donné lieu à quelques tensions entre Walt Disney et Ken Anderson, le directeur artistique des studios.

Une histoire de photocopieur

Animer cent-un chiens tachetés représentait un défi graphique sans précédent pour une firme qui aspirait à réduire ses coûts de production après le gouffre financier qu’avait été Sleeping Beauty en 1959. Ken Anderson trouve la solution : utiliser de façon systématique un procédé développé par Ub Iwerks, le plus ancien collaborateur de Walt, avec la Haloid Company (actuelle Xerox) pour imprimer directement les dessins des animateurs sur les celluloïds, au lieu de les faire patiemment recopier par une armée de petites mains. Chaque fois que vous photocopiez sur transparent, dites-vous que vous le devez un peu aux dalmatiens de Disney et à leurs 6 469 952 taches, pas une de plus, pas une de moins.

Mais le procédé a un inconvénient qui déplaît fort à Walt : il conserve toute l’épaisseur du trait graphique que les encreurs réduisaient auparavant jusqu’à l’effacer presque complètement. Les animateurs ont beau être ravis que leur travail passe enfin à l’écran, l’image perd sa patine picturale au profit d’un effet plus cartoonesque. Ken Anderson s’arrange en conséquence et, puisque le film se déroule à Londres et dans la campagne anglaise, il choisit de lui donner une atmosphère imprégnée des illustrations du très britannique Ronald Searle, l’auteur de la série St. Trinian’s School (1946-1952) et de Looking at London (1953). Sur le plan artistique, l’esthétique d’Anderson bénéficie également de l’engouement des années 50 pour le peintre Bernard Buffet dont les toiles se distinguent par d’épaisses lignes noires bien droites, délimitant des couleurs tranchées.

Bernard Buffet, Galerie Visconti (1954).
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Un Disney contemporain

101 Dalmatians est un film de son temps, qui rompt avec le Moyen-Âge intemporel ou le style victorien dans lequel baignaient les premiers classiques de la marque. Le décor est contemporain, l’action l’est aussi : on roule en automobile, on communique par téléphone, on regarde la télévision. Le merveilleux cède la place au mystère et à l’enquête. C’est une nouvelle ère qui s’ouvre, au carrefour de la fiction animalière, un genre dans lequel Disney s’était essayé de façon très encourageante avec Old Yeller (1957) et The Shaggy Dog (1959), en VF Fidèle Vagabond et Quelle Vie de chien !

Le personnage de Cruella est composé et animé par Marc Davis, l’un des fameux Nine Old Men, le noyau dur des studios. On lui devait déjà, entre autres, la fée Tinker Bell et Wendy dans Peter Pan, Maleficent et Aurora dans Sleeping Beauty. Il s’était acquis une solide réputation dans la conception de figures féminines. Il fait de Cruella une sorte d’ange de la mort : un squelette en fourrure. L’intérieur de son manteau est rouge comme ses gants, par allusion à Satan, et la fumée verte de ses éternelles cigarettes rappelle les vapeurs pestilentielles du Septième Cercle de l’Enfer chez Dante.

Cruella superstar

Deux extraits du début du film sont repris en 1981 dans 101 Dalmatians : À Lesson in Self-Assertion, un court-métrage pédagogique invitant les enfants à s’affirmer et à ne pas accepter les brimades. Lorsqu’une petite fille noire confie à son oncle Phil qu’elle est maltraitée par un de ses camarades, le vieux paysan l’invite à se défendre. Il prend la manière dont Cruella traite Anita en exemple de ce qu’il ne faut pas laisser faire, et Roger en modèle de héros qui se dresse pour la défense de ses droits et ceux de sa famille. Il y a des leçons de vie à tirer des divertissements proposés par la firme, tel est le sens de ces programmes.

Glenn Close dans 101 Dalmatians.

En 1996, 101 Dalmatians est le premier de ses classiques d’animation que la firme adapte en prise de vue réelle. The Jungle Book de Stephen Sommers, en 1994, était plus une nouvelle variation sur Kipling que le remake du dessin animé. 101 Dalmatians en est incontestablement un. C’est à cette occasion que la vedette se déplace des chiens à Cruella, incarnée par Glenn Close. Comme Sigourney Weaver avant elle, l’actrice avait d’abord rejeté le script, puis s’était laissée convaincre par une occasion de laisser libre cours à son jeu excentrique. Du coup, le squelette de Marc Davis se glamourise. Le personnage est aussi approfondi et devient la patronne tyrannique d’une maison de mode dont Anita est l’employée. Dans l’opus original, elle n’était brièvement introduite que comme son ancienne camarade de classe. Ce nouveau rôle lui est conservé dans la série animée 101 Dalmatians lancée sur ABC un peu moins d’un an après le film. Il s’installe dans le canon.

La cause animale

L’emploi permet au film de rattraper le combat des associations contre l’usage des fourrures dans l’habillement. C’est seulement à partir de 1977, en France, que Brigitte Bardot a entamé sa campagne pour sauver les bébés phoques. Aux USA, c’est en 1980 qu’Alex Pacheco et Ingrid Newkirk ont créé l’association PETA (People for the Ethical Treatment of Animals). Le film offre l’opportunité à la Walt Disney Company de se présenter en pionnière d’une lutte devenue populaire. Les manifestations des activistes sont intégrées, en 2001, au scénario de la suite, 102 Dalmatians, où Gérard Depardieu, dans le rôle d’un fourreur français, se fait arroser de sang sur un podium. Les expériences sur les animaux sont également évoquées.

Cette fois, le scénario prend ses distances avec celui de Bill Peet. Cruella y fait une rechute après avoir été guérie de sa détestation des chiens par le docteur Pavlov – allusion patente au théoricien des réflexes conditionnels. Le personnel narratif est renouvelé par l’introduction d’un nouveau couple d’amoureux, en remplacement d’Anita et Roger, et bien sûr de nouveaux chiens. Le cent-deuxième, baptisé Oddball, est un petit dalmatien dépourvu de taches, qui rêve d’être comme ses congénères. Il fait équipe avec un perroquet très bavard qui, lui-même, se prend pour un chien. Leurs caractères interrogent la différence et résonnent avec la fragilité identitaire des teenagers. La matière narrative adaptée de Dodie Smith est devenue une matière proprement disneyenne dont Cruella est le pivot.

Disney développe ses franchises selon deux logiques qui peuvent diverger : la continuité avec son lot de prequels, d’interquels et de sequels, et ce qu’on pourrait appeler le rhizome, avec des ramifications dues à la focalisation sur au moins un élément antérieur, qui se voit autonomisé. C’est le cas de 102 Dalmatians autant que, l’année suivante, du long-métrage 101 Dalmatians II : Patch’s London Adventure qui se concentre sur l’un des chiots.

Cruelle diablesse

Au début du XXIe siècle, Cruella profite à plein de l’enthousiasme que suscitent les « villains ». Elle a sa table, en 2002, dans le cabaret où Mickey présente House of Villains, une soirée spéciale Halloween qui marque le coup d’envoi de l’exploitation commerciale des méchants, exfiltrés de leurs univers d’origine pour faire équipe. À compter de ce long épisode de la série House of Mouse, sorti en DVD, ils ne sont plus de simples antagonistes mais deviennent à leur tour des figures de premier plan bénéficiant de leurs propres franchises.

Dans les dessins animés, elle poursuit sa carrière de croquemitaine. En 2020, dans The de Vil Wears Puppies, l’épisode double qui clôt la première saison de 101 Dalmatian Street, elle revient même se venger sur les arrière-arrière-petits-enfants de Pongo et Perdita. Tout juste a-t-elle troqué sa vieille cigarette pour un vaporisateur de parfum soporifique… de couleur verte, évidemment.

Wendy Raquel Robinson incarne Cruella dans Descendants.
Fourni par l’auteur

Les productions en prise de vue réelle explorent davantage sa biographie. Dans Descendants, en 2015, on la découvre en mère possessive qui exploite son fils unique. Elle est jouée par Wendy Raquel Robinson, une actrice afro-américaine dont le choix amorce une stratégie de diversité dans l’incarnation des rôles iconiques de la marque Disney. Sous les traits de l’actrice Victoria Smurfit, la saison 4 de la série Once Upon a Time, en 2014-2015, l’intègre au trio des Reines des Ténèbres qu’elle forme avec Maleficent et Ursula. Les vapeurs vertes, ici, sont la manifestation d’un pouvoir magique, celui de contrôler les animaux, qu’elle utilise pour faire dévorer sa mère par ses propres dalmatiens après avoir empoisonné ses trois maris.

Cette généalogie du monstre, caractéristique du nouveau traitement disneyen des méchants, est aussi au centre du roman de Serena Valentino, Evil Thing (en français Cruelle Diablesse), publié en juillet 2020 par Disney Press. Écrit à la première personne par Cruella, il nous donne sa version de son histoire, comme le dessin animé de 1961 nous livrait celle de Pongo.

Les Reines des Ténèbres dans Once Upon a Time.
Fourni par l’auteur

Sympathy for the Devil

Le film de Craig Gillespie adopte également le ton de l’autobiographie pour brosser le portrait d’une orpheline surdouée, souffrant de troubles bipolaires dont sa coiffure gothique devient l’emblème. Cruella n’y est plus que le double maléfique d’Estella, son véritable prénom. D’un côté la méchante, de l’autre la parfaite héroïne disneyenne qui n’aspire, en dépit de ses déboires, qu’à réaliser le « Wish Upon a Star » chanté dans Pinocchio. Son rêve à elle, on s’en doute, est de s’imposer dans le monde de la mode. Jasper et Horace, ses compagnons d’infortune et de rapines, sont là pour l’y aider. L’histoire pourrait être une parfaite success-story, dans le genre de celles que la marque produit à foison, si elle n’était court-circuitée par la vengeance.

Le rôle interprété par Emma Stone réhabilite la psychopathe tueuse en série de Once Upon a Time en Némésis survoltée mais non violente, victime d’une histoire familiale troublée. Son goût du grand spectacle rappelle les supervillains des comics, mais dans un esprit essentiellement rock ‘n’ roll appuyé par la bande-son. On nous replonge dans l’ambiance des années 60-70 à grands coups de tubes des Doors, de Nancy Sinatra, de Deep Purple, de Queen et bien sûr des Rolling Stones, dont l’incontournable « Sympathy for the Devil » qui donnait déjà son titre à l’épisode de Once Upon a Time (04×19) évoqué plus haut.

Cruella revisite également le personnage à la lumière de l’antispécisme contemporain. Il n’est plus question pour la styliste de dépecer un animal ; elle a même depuis l’enfance un fidèle compagnon à quatre pattes. Sa fourrure, quand elle l’ose, s’avère désormais fausse. Sa trajectoire depuis soixante ans illustre la manière dont Disney adapte régulièrement ses figures de proue à l’air du temps.



Christian Chelebourg, Professeur de Littérature française et Littérature de jeunesse, Université de Lorraine

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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