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Avec le film des Monty Python « La Vie de Brian », Terry Jones nous laisse en héritage un Jésus étonnamment réaliste

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Les admirateurs du groupe humoristique Monty Python ont souligné le récent décès de Terry Jones, l’un de ses membres fondateurs, en diffusant sur les médias sociaux des dizaines d’extraits mettant en vedette l’acteur, scénariste et réalisateur.

Parmi les scènes les plus appréciées figure l’interprétation par Terry Jones du personnage de Mandy, mère de Brian Cohen. Jeune homme malchanceux, Brian (Graham Chapman) est né le même jour que Jésus, dans l’étable voisine. Toute sa vie, il sera condamné à être pris pour un messie.

Dans l’une des séquences, la mère de Brian, sous les traits de Terry Jones, se penche à sa fenêtre et sermonne la foule : « He’s not the messiah. He’s a very naughty boy ». (« Ce n’est pas le messie, c’est un méchant garçon. »)

« He’s not the messiah. He’s a very naughty boy. ».
HandMade Films/Python (Monty) Pictures/’Monty Python’s Life of Brian’

C’est avec Monty Python’s Life of Brian (Monty Python : La Vie de Brian) que Terry Jones amorce sa carrière de réalisateur. La sortie, en 1979, de ce film parodique est accueillie par des manifestations de groupes chrétiens, des accusations de blasphème ainsi qu’une interdiction de diffusion en Irlande et en Norvège. Toutefois, les membres de Monty Python constatent bientôt que le film survit à ses critiques.

Terry Jones était un historien amateur non seulement passionné mais publié. Les spécialistes de la Bible savent depuis longtemps qu’au-delà de ses pitreries, le film La Vie de Brian soulève des points intéressants sur le Jésus historique. Ainsi, l’histoire montre que Jésus – auquel on ne fait directement référence qu’à deux reprises – était également un Juif du premier siècle, de la fin de l’ère du Second Temple, et que le personnage doit être replacé dans le contexte de l’époque et de la société où il vivait.

De judicieuses observations

Malgré son humour insolent, La Vie de Brian est ponctué de judicieuses observations sur les politiques romano-judéennes de l’Antiquité. Par ailleurs, le film se permet des commentaires mordants sur les dangers des mouvements de masse et les lacunes inhérentes aux religions ou idéologies qui refusent la réflexion critique.

Lors d’un colloque international tenu en 2014 au King’s College de Londres, La Vie de Brian a servi d’exemple dans l’examen de récits bibliques traitant de Jésus et des différentes manières dont ils ont été et sont lus, entendus et appréciés. De ce symposium découle la fascinante étude Jesus and Brian qu’a fait paraître Joan E. Taylor, spécialiste du Jésus historique.

Des scènes tirées de La Vie de Brian figurent régulièrement dans le cours « Theology in Film » (« la théologie au cinéma ») que je donne à l’Université Concordia de Montréal. Issus de la diversité religieuse, mes étudiantes et étudiants sont pour la plupart nés 25 ans après la sortie du film. Pourtant, ils classent systématiquement La Vie de Brian au nombre de leurs films préférés en études cinématographiques.

Parfaite introduction en la matière, La Vie de Brian illustre comment une parodie vraisemblablement irrévérencieuse des « films biographiques sur Jésus » (œuvres cinématographiques traitant du Jésus historique) peut n’avoir ni le budget, ni les dialogues en langues du premier siècle, ni les effets spéciaux d’une œuvre comme The Passion of the Christ (La Passion du Christ) de Mel Gibson, mais s’avérer néanmoins plus exacte sur le plan historique.

Terry Jones en avril 2015 à New York, lors d’une projection spéciale de Monty Python and the Holy Grail (Monty Python : Sacré Graal !) au festival du film de Tribeca.
Andy Kropa/Invision/AP

Palmarès des films sur Jésus

Voici, histoire de souligner le décès de Terry Jones, une liste des raisons pour lesquelles il nous semble qu’il a légué au monde ce qui constitue encore aujourd’hui l’un des meilleurs films sur Jésus.

1. Multiplier les expressions du judaïsme

Les scénaristes de La Vie de Brian connaissaient les œuvres d’auteurs juifs anciens comme Philon et Flavius Josèphe. Quand Brian tombe par hasard sur un « coin des orateurs » où déclame notamment un « prophète vraiment ennuyant », non seulement Terry Jones met en lumière des figures messianiques du premier siècle, mais il souligne la diversité des expressions du judaïsme dans les décennies turbulentes qui ont précédé la destruction du temple juif, en l’an 70 de notre ère.

Si elle se moque des politiciens britanniques de la fin des années 1970, la scène où des militants du « Front populaire de Judée » s’indignent qu’on les prenne pour des membres du « Front du peuple judéen » parodie simultanément de véritables et très anciennes tensions interethniques, antérieures à la désastreuse guerre des Juifs contre les Romains.

2. Ne pas transposer au premier siècle une foi chrétienne qui s’exprimera ultérieurement

La Vie de Brian est l’un des rares films biographiques sur Jésus qui ne considèrent pas ce Juif du premier siècle à travers le prisme d’une théologie chrétienne qui se définira plus tard. Contrairement au film La passion du Christ de Mel Gibson, qui dépeint Jésus et ses disciples presque comme des catholiques conservateurs, ou Jésus de Montréal, qui répète de sombres théories de conspiration sur Rome cachant des documents secrets, et où le curé du sanctuaire (joué de façon très sensible par Gilles Pelletier) est l’antithèse de son Jésus, La Vie de Brian ne fait pas appel à des conceptions explicites – favorables ou défavorables – de l’Église.

3. Explorer l’ambiguïté

La fameuse scène où un personnage s’écrit « What have the Romans ever done for us ? » (« qu’est-ce que les Romains ont fait pour nous ? ») établit un parallèle avec un débat rabbinique ultérieur sur les avantages de la domination romaine. Les scénaristes illustrent ainsi les ambiguïtés qu’entretient tout peuple conquis. En effet, malgré la dure réalité de l’époque, tous ne réagissaient pas de la même façon à l’autorité de Rome.

4. Dresser un parallèle avec l’ascension de Jésus

Dans La Vie de Brian, l’ascension désordonnée, presque accidentelle, de Brian au statut de messie s’inspire de la manière dont la vie et les enseignements de Jésus ne semblaient pas d’entrée de jeu destinés à avoir l’influence qu’ils ont exercée ultérieurement, et ce, selon des écrits tirés du Nouveau Testament même, notamment l’« Évangile selon Marc ».

5. Attirer l’attention sur les différences entre les versions existantes

Terry Jones et les autres membres de Monty Python jouent avec l’écart cognitif entre la vision qu’a Brian de lui-même et celle qu’en ont les foules. Si La Vie de Brian s’efforce de démontrer par A plus B que Brian n’est pas Jésus, le film met en exergue le fait que nous ne possédons pas de témoignages de première main quant à la perception qu’avait Jésus de lui-même.

Au contraire, le Nouveau Testament des chrétiens réunit quatre évangiles, récits théologiques dans lesquels d’autres personnes se souviennent – des décennies plus tard – de Jésus comme : d’un professeur autoritaire (Matthieu) ; d’un thaumaturge et du fils de Dieu (Marc) ; d’un prophète et d’un messie (Luc) ; ou d’un être divin (Jean).

Parfois, ces quatre évangiles ainsi que d’autres textes extérieurs au canon chrétien rapportent de manière bien différente les paroles de Jésus et le contexte dans lequel il les a prononcées.

6. Dépeindre la crucifixion

Par son absurdité extrême, la scène de La Vie de Brian où les condamnés suspendus à des croix à côté de Jésus chantent « Always Look on the Bright Side of Life » (« prenez toujours la vie du bon côté ») tourne en dérision la représentation de cette scène dans d’autres films biographiques. Ainsi, King of Kings (Le Roi des rois), réalisé en 1961 par Nicholas Ray et Jésus de Nazareth, tourné en 1979 par Franco Zeffirelli, montrent Jésus vivant une mort somme toute sereine et béatifique. Terry Jones et les autres comédiens de Monty Python partagent avec le public la compréhension tacite du fait suivant : la crucifixion est une forme d’exécution ordonnée par l’État des plus horribles.

7. Résister à la tentation de faire des Juifs des méchants

La Vie de Brian ne prend pas au pied de la lettre les polémiques du Nouveau Testament contre les Juifs ou du pouvoir qu’exerçait Jérusalem. Contrairement à certains films biographiques sur Jésus, la comédie a su résister à la tentation de faire des Juifs des méchants ou des opposants à un prophète (juif), à un maître à penser ou, pour les chrétiens, à un messie. Plutôt, elle attribue carrément la responsabilité des crucifixions, notamment celle de Jésus, à l’État romain, à qui elle revient bel et bien sur le plan historique.

Terry Jones et les autres membres de Monty Python ont légué le rire au monde. La Vie de Brian nous rappelle que Terry Jones nous a également laissé en héritage une satire mordante sur les dangers de la « pensée unique » de même qu’une description mûrement réfléchie du milieu à la fois romain et méditerranéen où vivait Jésus, ce Juif du premier siècle que vénèrent aujourd’hui plus de deux milliards de personnes.





Matthew Robert Anderson, Affiliate Professor, Theological Studies, Loyola College for Diversity & Sustainability; Honorary Research Associate, University of Nottingham UK, Concordia University

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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