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Comment la série « Watchmen » réinvente la genèse du super-héros

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Le 20 septembre 2020, Watchmen (HBO, 2019) triomphe lors de la 72e édition des Emmy Awards (équivalent des Oscars pour la télévision américaine) en remportant onze prix au total (si l’on ajoute les prix dans des catégories techniques remis plus tôt), dont ceux de la meilleure minisérie, du meilleur second rôle masculin (Yahya Abdul-Mateen II – Dr. Manhattan) et de la meilleure actrice dans une minisérie (Regina King – Sister Night) et celui du meilleur scénario pour l’épisode 6 : « This Extraordinary Being ». Ce dernier marque un tournant dans la construction de la série en réinvestissant le passé du comic book. En effet, il offre une origin story à l’un des personnages les plus discutés du comic book d’origine (Alan Moore) : Hooded Justice.

Hooded Justice dans le comic book.

Dans la série, le spectateur suit le personnage d’Angela Abar (Sister Night), une ancienne policière qui prend une identité super-héroïque pour combattre le crime dans la ville de Tulsa en Oklahoma. Les premiers épisodes élaborent une intrigue autour d’une mystérieuse organisation de suprématistes blancs appelée « La 7e cavalerie ». Dans le sixième épisode, Angela Abar s’injecte une dose importante d’un produit appelé « Nostalgia » qui lui donne des hallucinations lui permettant d’expérimenter les souvenirs de son grand – père. Non seulement Angela va comprendre que son grand-père est le premier super – héros de l’histoire américaine, mais surtout que sa transformation est le résultat d’une injustice sociale et raciale fondamentale.

Une figure héroïque aux prises avec l’héritage raciste des États-Unis

Aborder le passé de Will Reeves (Hooded Justice) permet de revisiter l’histoire de l’Amérique, et notamment de ses pages les moins glorieuses et les moins connues (la série débute par l’émeute de Tulsa en 1921 où une foule d’Américains blancs attaquèrent les habitants de la communauté afro-américaine).

Watchmen : Episode 6 Promo | HBO.

Le personnage de Will Reeves est un enfant survivant des émeutes qui devient policier dans une Amérique gangrenée par le racisme. Alors qu’il pense changer les choses en intégrant la police, Will déchante très vite quand ses collègues le lynchent et simulent sa pendaison après qu’il ait arrêté un homme blanc. Errant de manière extatique dans les rues avec la corde au cou, Will assiste à une agression et la cagoule qui fut le symbole de son lynchage, devient le premier « masque » de super-héros de l’histoire, alors que ce dernier dissimule son visage pour intervenir sans risquer d’être reconnu.

Dans une interview de 2017 accordée au journal brésilien Folha de Sao Paulo, Alan Moore, scénariste des comics Watchmen, abordait l’origine des super-héros, en mettant en exergue le parallélisme avec le film de David W. Griffith, qui consacrait le suprématiste comme un héros, remettant par-là en question l’origine du super-héros et son rôle dans la culture populaire :

« Mis à part quelques personnages non blancs (et quelques créateurs non blancs), ces personnages et bandes dessinées emblématiques restent des fantasmes suprémacistes de la race blanche. Je pense même qu’on peut voir en Naissance d’une Nation le premier film de super-héros américain, et le point d’origine de tous ces capes et masques. »

Will Reeves (Hooded Justice), « This Extraordinary Being » (S1E06).

Obsédé par cette idée de Moore, Lindelof réinvestit cette analyse en consacrant à Watchmen une mythologie alternative où le premier super-héros naît d’un traumatisme du racisme, de la ségrégation et du Ku Klux Klan. Symboliquement, la cagoule de Reeves ressemble à celle des membres du KKK, sauf que celle-ci est noire, comme une réponse symbolique. Lindelof inscrit donc son propos dans les idées de Moore en offrant une brillante réécriture des origines d’un genre :

« Le premier super-héros des États-Unis était un Noir, portant un masque pour dissimuler sa couleur de peau, qui protégeait les minorités des injustices d’un système profondément vicié. Ses successeurs deviendront les marionnettes de ce même système, et le visage triomphant d’une Amérique sclérosée, rongée par ses propres morsures. Cet être extraordinaire n’est ni plus ni moins que l’histoire oubliée d’une appropriation culturelle masquée. »

Pourtant à l’origine de la vocation de tous les autres héros, Will est obligé de dissimuler son identité et de maquiller son visage de poudre pour apparaître « blanc » dans une Amérique gangrenée par le racisme, inversant ainsi le Black Face omniprésent dans Naissance d’une nation.

L’épisode s’achève par la déchéance intérieure de Will à l’origine d’un genre nouveau mais incapable de faire exister son combat aux yeux des autres. Le genre super – héroïque naît donc des injustices raciales du XXe siècle mais c’est en raison de ces mêmes injustices que l’histoire de Will est oubliée.

La série en résonnance avec le contexte politique

Lors de la cérémonie des Emmy Awards de 2020, l’équipe a dédié sa récompense aux victimes du massacre d’au moins 300 Noirs par des émeutiers blancs à Tulsa (Oklahoma) en 1921, évènement narré dans la série, et qui fait échos aux mouvements de protestation contre la violence raciale aux États-Unis suite à la mort, le 25 mai 2020, de George Floyd, un Afro-Américain de 46 ans. « Le seul moyen d’éteindre les incendies est de les combattre tous ensemble », a lancé le créateur Damon Lindelof, en recevant le prix de la meilleure minisérie.

72nd Emmy Awards : Watchmen Wins for Outstanding Limited Series.

Regina King a quant à elle profité de sa récompense pour appeler tous les spectateurs à se mobiliser en vue de l’élection présidentielle du 3 novembre. « Vous devez voter. Je serais indigne de ne pas mentionner cela, en tant que membre d’un show aussi visionnaire que Watchmen », a proclamé la comédienne qui joue le rôle d’Angela Abar. En s’exprimant avec un tee-shirt à l’effigie de Breonna Taylor, une Américaine noire tuée par la police et devenue l’un des symboles du mouvement Black Lives Matter, l’actrice insiste une fois de plus sur la portée politique de la minisérie.

72nd Emmy Awards : Regina King Wins for Outstanding Lead Actress in a Limited Series or Movie.

La dimension politique est au cœur du projet sériel de Damon Lindelof, qui explique dans une interview vouloir explorer le passé pour mieux comprendre la situation actuelle de l’Amérique :

« Je pense que nous sommes en pleine crise de racisme en ce moment, et cette série parle de ce malaise alarmant. Dans une série traditionnelle de super-héros, on aurait les bons se débarrassant des méchants. Mais avec Watchmen, je voulais montrer que l’on ne se débarrasse pas aussi facilement du racisme et des suprémacistes. Nous vivons véritablement à une époque de chaos et cela va nous prendre du temps pour nous en remettre… si l’on peut s’en remettre. »

La force de cet épisode est de redéfinir un genre par le prisme du réel. C’est en cela que l’œuvre d’Alan Moore a donné une crédibilité aux super-héros, en y insérant une relecture sociologique et géopolitique d’un siècle ponctué de tragédie pour l’humanité. L’œuvre de Moore est souvent considérée comme une fiction en phase avec son époque, celle de l’Amérique reaganienne des années 1980. La série de Damon Lindelof s’inscrit non seulement dans cette continuité en prenant le pouls d’une Amérique divisée par une présidence d’un nouveau genre mais elle effectue aussi un travail fondamental de mémoire sur le racisme aux États-Unis.



Frédéric Aubrun, Enseignant-chercheur en Marketing Digital & Communication, INSEEC School of Business & Economics

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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