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Gal Gadot peut-elle jouer le rôle de Cléopâtre ?

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Une étonnante polémique s’est emparée des réseaux sociaux depuis le 11 octobre 2020 : des internautes dénoncent le choix de Gal Gadot pour jouer le rôle de Cléopâtre dans un prochain film de la réalisatrice Patty Jenkins.

L’actrice ne serait-elle pas trop « blanche », voire trop « israélienne », pour incarner l’ancienne reine d’Égypte ?

La question des origines ethniques de Cléopâtre

Mais que sait-on réellement des origines ethniques de Cléopâtre ?

La célèbre souveraine, septième reine nommée Cléopâtre (69-30 av. J.-C.), est la fille du roi Ptolémée XII et, peut-être, de la reine Cléopâtre VI, sœur de Ptolémée XII. Tous deux descendaient du même ancêtre : Ptolémée Ier, officier macédonien d’Alexandre le Grand, devenu roi de l’Égypte et d’une partie du Proche-Orient méditerranéen après la mort du conquérant, à la fin du IVe siècle av. J.-C.

Cléopâtre est donc, partiellement au moins, d’origine grecque, la Macédoine faisant partie du monde hellénique.

Mais la généalogie de la famille de Cléopâtre comporte plusieurs lacunes. Ptolémée XII est un bâtard, fils du roi Ptolémée IX et d’une concubine dont nous ne savons absolument rien. La grand-mère de Cléopâtre est donc inconnue. Il est même possible que Cléopâtre n’ait eu qu’une seule grand-mère, car les mariages entre frères et sœurs étaient fréquents dans la dynastie des Ptolémée.

Cette grand-mère était-elle égyptienne ? C’est possible. Les Ptolémée possédaient, en plus de leurs épouses officielles, de nombreuses concubines. Ptolémée II, par exemple, eut « des maîtresses à foison : parmi elles se trouvait Didymé, une Égyptienne absolument splendide », écrit l’auteur antique Athénée de Naucratis (Deipnosophistes XIII, 37).

La grand-mère de Cléopâtre pouvait donc être une de ces « splendeurs » égyptiennes de la Cour des Ptolémée. Mais, force est de constater qu’elle aurait aussi pu être d’origine grecque, juive, arabe, voire thrace, si l’on dresse la liste des différents groupes ethniques présents à Alexandrie à l’époque de Cléopâtre. On ne dispose donc pas d’informations suffisantes pour dresser un profil généalogique précis de Cléopâtre, outre son ascendance macédonienne qui demeure la seule information assurée.

On peut aussi émettre l’hypothèse que Cléopâtre VI ait été la demi-sœur, et non la sœur, de Ptolémée XII. Dans ce cas, Cléopâtre VII aurait eu deux grand-mères, mais d’origine obscure toutes les deux. Cela ne règle donc en rien le problème de ses origines.

Il n’est pas non plus totalement certain que Cléopâtre VII ait été la fille de Cléopâtre VI. Le géographe antique Strabon (Géographie XVII, 1, 11) affirme, en effet, que, parmi les trois filles de Ptolémée XII, seule l’aînée, Bérénice IV, était l’enfant du roi et de la reine, contrairement à Cléopâtre et à sa sœur Arsinoé IV qui auraient pu être les filles d’une concubine de Ptolémée XII.

Quoi qu’il en soit, dans les textes officiels, Cléopâtre ne se réfère qu’à son père Ptolémée XII. Elle se dit Philopator dans sa titulature grecque et Méritès en égyptien, c’est-à-dire « celle qui aime son père », mais elle ne fait aucunement mention de sa mère.

Leonor Varela dans le rôle de Cléopâtre (Cleopatra,1999).
//www.youtube.com/watch ?v=-pr62eTMNGQ](https://www.youtube.com/watch?v=-pr62eTMNGQ

A-t-on retrouvé le squelette de la sœur de Cléopâtre ?

Cléopâtre entra en conflit avec sa sœur Arsinoé IV qui fut exilée à Éphèse, dans l’actuelle Turquie, avant d’être assassinée par ordre de la reine, en 41 av. J.-C. Il est possible que le tombeau de cette princesse ait été retrouvé à Éphèse, bien que cette attribution ne soit pas absolument certaine en l’absence d’inscriptions permettant de l’attester formellement.

Le squelette d’une jeune femme d’une vingtaine d’années, découvert dans la sépulture, pourrait être celui d’Arsinoé IV. La reconstitution de son visage montrerait que la sœur de Cléopâtre était une métisse, possédant des caractéristiques physiques africaines, selon les conclusions de l’équipe autrichienne qui a mené les recherches.

Mais l’attribution du squelette à Arsinoé IV ne peut être établie de manière définitive. Les conclusions des chercheurs pourraient néanmoins accréditer l’idée que Cléopâtre possédait des origines en partie égyptiennes, comme sa sœur ; ce qui ferait d’elle une métisse, une Gréco-égyptienne.

Monica Bellucci dans le rôle de Cléopâtre (2002).
IMDB

Cléopâtre biculturelle

En fait, et quelles que soient ses origines ethniques, Cléopâtre elle-même se voulait biculturelle. Pour les Égyptiens, elle se montrait en souveraine pharaonique traditionnelle, tandis que pour ses sujets grecs, elle était une reine gréco-macédonienne ou basilissa.

Cléopâtre assumait une double identité politico-culturelle qui s’exprimait à travers deux discours officiels dont le but était de satisfaire autant les attentes des Grecs que des Égyptiens. Elle affichait deux faces, selon ses intérêts politiques, et s’appuyait sur une double légitimité gréco-pharaonique.

Le double discours officiel est d’ailleurs une caractéristique idéologique de la monarchie de Cléopâtre et de sa dynastie. Les documents officiels sont rédigés dans les deux langues du royaume. On en possède quelques beaux exemples, comme la célèbre Pierre de Rosette qui, par son caractère bilingue, a permis à l’égyptologue Jean‑François Champollion de déchiffrer l’ancienne écriture hiéroglyphique.

Le seul point commun entre ces deux discours officiels est le statut divin de la souveraine. Dans le contexte grec comme égyptien, la reine se veut une déesse vivante. Elle s’assimile à la divinité égyptienne Isis autant qu’à Aphrodite, déesse de la beauté et de l’amour pour les Grecs.

Cléopâtre prise en otage

La polémique actuelle oublie ce caractère double et métissé de Cléopâtre et de son royaume biculturel. Comment Cléopâtre pouvait-elle être Grecque et Égyptienne en même temps, ou bien l’un ou l’autre selon le public auquel elle s’adressait ?

Cette dualité paraît parfois difficile à concevoir à notre époque, en partie héritière des nationalismes des XIXe et XXe siècles qui nous intiment de choisir une « identité », vue comme essentielle. Notre époque nous conditionne : elle nous dicte des questions que la reine et ses contemporains ne se posaient pas. Cléopâtre était-elle Grecque ou Égyptienne, européenne ou africaine, noire ou blanche ? C’était d’abord un sang royal et divin, fédérateur et œcuménique, qui était censé couler dans ses veines selon l’idéologie officielle.

La figure de Cléopâtre se trouve aujourd’hui prise en otage par des conflits et des luttes très contemporaines : tensions entre Israël et le monde arabe, problématiques liées à la décolonisation et au racisme…

Lyndsey Marshal dans le rôle de Cléopâtre (série Rome, 2005-2007).

Comment succéder à Elizabeth Taylor ?

Si le projet de Patty Jenkins voit le jour, Gal Gadot succèdera à Elizabeth Taylor, choisie par Joseph L. Mankiewicz pour jouer le rôle de Cléopâtre dans le film qui demeure le chef-d’œuvre cinématographique consacré à la reine d’Égypte. Le moins qu’on puisse dire est que Liz Taylor y incarne à merveille une Cléopâtre aussi séduisante qu’intelligente.

Depuis la sortie du film en 1963, aucune œuvre comparable n’a vu le jour. En 2002, Monica Bellucci interprète une Cléopâtre comique, basée sur l’œuvre graphique de Goscinny et Uderzo (Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre d’Alain Chabat). Des téléfilms ont également offert quelques rôles à de nouvelles Cléopâtre, mais sans chercher à rivaliser avec Mankiewicz. L’actrice Leonor Varela connut un certain succès en 1999 par son fort potentiel érotique et ses tenues dorées (Cléopâtre de Franc Roddam). Lyndsey Marshal, elle, s’illustra par son style un peu déjanté (série Rome, 2005-2007).

Gal Gadot sera-t-elle à la hauteur de Liz Taylor ? Patty Jenkins réussira-t-elle à succéder à Mankiewicz ? Telles sont les seules véritables questions qui se posent d’un point de vue strictement artistique…


Christian-Georges Schwentzel est l’auteur de Cléopâtre, la déesse-reine, aux éditions Payot.



Christian-Georges Schwentzel, Professeur d’histoire ancienne, Université de Lorraine

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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