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La critique cinéma française sur YouTube : un état des lieux

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« Tout le monde a deux métiers : le sien, et critique de cinéma »

Cette citation de François Truffaut dans Les Cahiers du cinéma n’a jamais semblé aussi vraie qu’au cours des dix dernières années : les chaînes YouTube se multiplient et chacun y va de son avis personnel sur les productions sorties en salles, sur les plates-formes de VOD et même parfois directement sur support physique.

En termes de succès public sinon critique, on dénombre en France quatre podcasteurs dominant le marché de la critique : Le Cinéma de Durendal, Inthepanda, Karim Debbache et Le Fossoyeur de films.

Ils ont été parmi les premiers à investir ce créneau, ont su allier connaissances et talents oratoires et même parfois un peu de poil à gratter, notamment Durendal et sa fameuse rubrique « Pourquoi j’ai raison et vous avez tort » qui met en avant ses avis à contre-courant. Pourtant, ce quatuor exclusivement masculin n’est pas l’unique représentant de cette mouvance.

Au-delà de ces Fab Four du web, il existe d’autres Youtubeurs et Youtubeuses au succès plus mitigé mais à l’activité soutenue qui continuent, non pas de faire la pluie et le beau temps, mais bien de poursuivre une longue tradition franco-française, qui consiste à donner son avis sur tout et surtout son avis.

« La Manie du cinéma », une des rare Youtubeuses sur le sujet du cinéma.

Ligue 2 : YouTube avant le cinéma

Perle ou Navet, Clapman, Valwho Artwork, Regelegorila, Dirty Tommy, La Manie du Cinéma, The FilmTalker : autant de chaînes et de profils différents qui se sont, pour certains et certaines, regroupés un temps sous la bannière du « Critique Cinematique Universe », un tir groupé autour de micros et de paquets de chips visant à ouvrir le débat sur certaines thématiques comme l’avait fait le podcast NoCiné avec quelques professionnels.

La référence au Marvel Cinematic Universe est évidente, pourtant la comparaison tient mieux avec le DC Extended Universe, son concurrent, qui a pendant plusieurs années cherché à rattraper son retard en brûlant les étapes : Clapman, Valwho, Regelegorila ou Dirty Tommy produisent bien souvent du contenu en tant que « personnalités de YouTube » plutôt qu’en tant que « critiques cinéma ».

Ces épisodes ont souvent pour objet des règlements de comptes face caméra sur ce qu’il se dit sur Twitter, sont parfois des réponses aux « haters » (des critiques n’acceptant finalement pas la critique) et des explications sur certains points qui sont reprochés aux Youtubeurs (Dirty Tommy vis-à-vis de son machisme notoire).

Au final, rares sont ceux qui conservent envers et contre tout leur blason « cinéma » comme Les Séances de Marty, dont le rendement est bien moindre mais offre des émissions bien plus travaillées, ou Le Ciné-Club de M. Bobine.

Règlements de comptes à KO Corral : quand la critique, l’analyse et, plus généralement, le cinéma passent au second plan.

Si l’erreur de certains fut parfois de jouer sur leurs personnages de Youtubeurs plutôt que sur l’analyse filmique, le bébé n’est pas pour autant à jeter avec l’eau du bain. Certaines propositions, bien plus longues à mettre en place et à produire, offrent de véritables moments de culture au public, que ce soit le documentaire de Valwho sur Chris Pratt, entre mise en abyme égocentrique et travail classique de documentariste, ou la trilogie de Filmtalker et Merej consacrée à la carrière de Brian De Palma.

Les volontés de réalisation ne sont pas uniquement le propre de cette « Ligue 2 de la critique », Inthepanda s’étant déjà brillamment essayé à l’exercice avec sa trilogie finale consacrée à Disney, Burton et Tarantino (retraçant le cheminement émotionnel d’un cinéphile) ou ses films consacrés au genre ou à l’adaptation de mangas en Occident.

Avec une recherche moins frénétique de notoriété et d’inclusion dans le fameux « Youtube Game », ces quelques vidéastes pourraient reprendre le flambeau de leurs aînés qui, cependant, ne sont pas encore sortis de la boucle.

A l’occasion de la sortie d’Alita : Battle Angel (Robert Rodriguez, 2019), Victor Bonnefoy a transformé son interview de Christoph Waltz en documentaire sur les adaptations de manga par le cinéma occidental.

Ligue 1 : vers l’infini et l’au-delà ?

Les chaînes de Durendal (Timothée Fontaine), Inthepanda (Victor Bonnefoy), Karim Debbache (avec les programmes Crossed sur jeuxvideo.com et Chroma sur Dailymotion) et Le Fossoyeur de films (François Theurel) sont considérés encore aujourd’hui comme les plus influentes dans le cadre de la critique et de l’analyse cinématographique.

La première est extrêmement portée sur l’aspect technique voire technologique des films (étudiant en cinéma oblige), la seconde est davantage axée sur l’émotion et le ressenti du public, la troisième est un mélange d’humour absurde et d’érudition couplée à de fortes références théoriques et la dernière se développe avant tout sur le cinéma de genre avec un apport universitaire non négligeable (Theurel est docteur en information-communication après un doctorat sous la direction d’Emmanuel Ethis).

Avec un financement participatif qui a explosé ses plafond, Karim Debbache, Jeremy Morvan et Gilles Stella ont donné naissance à Chroma, une série documentaire tintée d’humour et de fiction qui se propose de revenir sur des films parfois oubliés en traitant non seulement de leur contenu mais aussi de leur production et de leur réception. Une véritable référence pour tout cinéphile qui se respecte.

Si Durendal poursuit ses travaux critiques avec un débit assez soutenu en matière de publications de vlogs et autres vidéos thématiques, les trois autres semblent se focaliser sur un après qui souligne des ambitions plutôt enthousiasmantes.

S’il continue à écumer les festivals et à travailler sur des thèmes bien précis, délaissant quelque peu la vidéo critique pure et dure sur un film unique, Victor Bonnefoy a su s’entourer de quelques valeureux professionnels pour donner naissance à un podcast audio destiné à tous les amoureux et toutes les amoureuses du septième art – Pardon le cinéma – entre analyse d’une actualité toujours généreuse et retour en arrière sur des films d’autrefois car, comme il le souligne toujours au grand dam de ses comparses « le cinéma se conjugue au présent mais aussi au passé ».

Debbache, lui, s’en est retourné écrire pour Le Joueur du Grenier après une (première ?) saison de Chroma adoubée par le public et François Theurel, alias le Fossoyeur, propose de son côté des séances en intérieur avec « Cut », un concours de remontage particulièrement ludique inspiré de la chaîne anglo-saxonne Corridor Digital, et des séances en extérieur avec « Les Virées cinéma » qui propose de partir à la découverte de certaines régions du monde dans lesquelles se sont tournées des œuvres majeures.

« Les Virées cinéma », nouveau concept de François Theurel pour sa chaîne Le Fossoyeur de Films. Un épisode consacré à la Suisse, qui a accueilli bien plus de tournages qu’on ne le pense.

S’ils laissent à la « jeune génération » le champ libre pour faire leurs armes et apprendre le dur métier de critique, ces Youtubeurs qui ont démocratisé le concept se sont majoritairement tournés aujourd’hui vers des chemins différents sans pour autant délaisser le septième art qui innerve encore et toujours leur verve et leurs images.



Guillaume Labrude, Docteur en études culturelles, Université de Lorraine

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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