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« La Servante écarlate », ou l’émergence d’un regard féminin dans les fictions audiovisuelles

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Après un arrêt forcé du tournage en raison de la pandémie de Covid-19, la quatrième saison de la série télévisée La Servante écarlate sera finalement diffusée à compter du 28 avril sur la plate-forme Hulu.

Adaptée du roman de la Canadienne Margaret Atwood, la série présente un univers dystopique où les États-Unis, renommés Gilead, sont aux mains d’un régime totalitaire sexiste. Plusieurs femmes à qui on a arraché leurs enfants sont réduites au statut de mères porteuses. Depuis sa première saison en 2017, La Servante écarlate a reçu de nombreuses distinctions. L’uniforme écarlate des personnages a été repris à plusieurs reprises lors de mobilisations féministes, notamment sous le gouvernement Trump dont plusieurs actions visaient à restreindre l’accès à l’avortement.

Pas de doute : La Servante écarlate fait beaucoup parler et la parité de son équipe créatrice y est assurément pour quelque chose.

Doctorante en littérature et en arts de la scène et de l’écran, ma thèse s’intéresse aux protagonistes féminins dans des séries télévisées récentes adaptées de romans de femmes.

Des femmes habillées en servantes écarlates manifestent contre la nomination de la juge Amy Coney Barrett, à Washington, en octobre 2020. L’uniforme des personnages de la série a été repris à plusieurs reprises lors de mobilisations féministes, notamment sous le gouvernement Trump dont plusieurs actions visaient à restreindre l’accès à l’avortement.
Shutterstock

La place des femmes

Les dernières années ont été particulièrement mouvementées dans le domaine artistique, principalement en raison des récentes dénonciations de violences à caractère sexuel (mouvement #MeToo et condamnation de Harvey Weinstein) mais aussi de la sous-représentation des femmes dans l’industrie.

Au Québec et au Canada, on a vu l’adoption de politiques de parité en matière de production et de financement, pour permettre à davantage de réalisatrices de concrétiser leurs projets. En effet, un rapport de l’organisme Réalisatrices Équitables déplorait en 2016 que, bien que les femmes représentent la moitié des étudiants dans les écoles de cinéma, très peu se voient confier une part de l’enveloppe budgétaire.

Or, il existe une causalité importante entre la place des femmes derrière la caméra et la manière dont les personnages féminins sont représentés à l’écran.

Les regards de la caméra

Les conventions du langage audiovisuel (cadrage, mouvements de caméra, montage, décors, etc.) ont été principalement élaborées par des hommes au siècle dernier et sont inscrites dans une dynamique binaire dont on tente de se détacher : le masculin-actif et le féminin-passif. Traditionnellement, au cinéma, les hommes regardent et les femmes sont regardées.

Cette façon de représenter le monde avec un point de vue masculin hétérosexuel est appelée, depuis les années 70, « le male gaze », le regard masculin. Toutefois, dans les dernières années, on a constaté la montée d’un « female gaze », particulièrement à la télévision. Des scénaristes et réalisatrices insufflent leur vision du monde à des œuvres dont les femmes portent l’action. Depuis le milieu des années 2010, des séries comme Outlander (2014 – en cours), Orange is the New Black (2013–2019) et, plus récemment, Big Little Lies (2017 – en cours) et Unorthodox (2020) ont amené un souffle nouveau dans le paysage télévisuel et ont contribué à casser le plafond de verre du petit écran.

Diffusée depuis 2017 La Servante écarlate, l’une des premières à employer une équipe de scénarisation et de réalisation paritaire, figure parmi ces séries pionnières et est devenue incontournable pour l’analyse de ce renouvellement des pratiques.

Émergence d’un « je » féminin

Dans cet univers, la moindre opposition au régime pourrait valoir au personnage principal, la Servante Offred, un violent châtiment. La série s’emploie à révéler sa rébellion par un usage original des moyens narratifs.

La présence de la voix hors-champ d’Offred permet, par exemple, d’avoir accès à ses pensées qui contrastent avec ses apparences soumises. De cette manière, Offred laisse entendre de nombreux jurons et pose, à l’insu de ses maîtres, un regard très ironique et rébarbatif sur les événements. L’auditoire devient ainsi son principal confident et la découvre intelligente et affirmée.

La trame musicale populaire tranche avec l’ambiance austère de la série et permet également de donner accès aux points de vue des femmes. Par exemple, lorsqu’une Servante apprend avoir subi une excision, on entend une chanson tirée du répertoire punk, style historiquement associé à la contreculture. La musique devient le reflet d’une colère qui n’a que très peu d’espace pour s’exprimer.

La narration crée donc un « je » féminin novateur qui rend compte de l’expérience du monde de ces femmes.

Sexualité revendicatrice

Le female gaze s’incarne également par la manière de montrer les corps lors des scènes de sexualité qui, traditionnellement, présentent les femmes comme objets de désirs stéréotypés. Dans La Servante écarlate, une opposition se tisse entre les scènes de violences sexuelles et la sexualité désirée par les femmes.

Les Servantes subissent un viol mensuel destiné à les engrosser. Offred y est couchée entre les jambes de l’épouse de son agresseur, qui lui tient les poignets et évite le regard de son mari. La caméra présente ces scènes de manière très dépouillée : cadrages symétriques, voire sévères, absence de musique transmettant le malaise des personnages, emphase sur les sons de vêtements froissés et les raclements de gorge embarrassés. Offred, l’air absent, fixe le plafond. Ces séquences sont conçues de manière à éliminer le moindre potentiel érotique.

En parallèle, lorsque la jeune femme fait l’amour pour la première fois avec un homme qu’elle désire, le langage audiovisuel se métamorphose. Les mouvements de caméra sont lancinants, les cadrages se resserrent sur les corps, les personnages sont positionnés différemment. Offred a le contrôle total de la relation sexuelle qu’elle a initiée. La trame sonore évoque sa jouissance en faisant entendre des applaudissements et une chanson de Nina Simone, de style blues, traitant du désir féminin.

Girl power

Ce que les dirigeants de Gilead n’avaient pas anticipé, c’est qu’assujettir les femmes les mènerait à s’associer pour tenir tête. Même l’Épouse de la maisonnée d’Offred en vient à manigancer contre son mari qui l’a reléguée à un rang de subalterne alors qu’elle a participé à élaborer les assises politiques de ce nouveau monde. La Servante écarlate est un conte de fées subverti dans lequel les héroïnes ne peuvent compter sur un prince pour les secourir.

Les femmes élaborent donc un réseau d’entraide clandestin et œuvrent à la destruction du système. Offred l’exprimera d’ailleurs en voix hors-champ : « C’est de leur propre faute. Ils n’avaient qu’à ne pas nous donner des uniformes s’ils ne voulaient pas que nous devenions une armée » (saison 1 – épisode 10). Cette solidarité entre les personnages féminins se renforce à mesure que les opposants tentent de la dissiper. Pour avoir suivi Offred et refusé de lapider l’une des leurs, les Servantes se font tour à tour brûler la main sur un poêle au propane installé dans une pièce vitrée. Tout le groupe est témoin du châtiment qui l’attend. Cela n’empêchera pas Offred de devenir la leader de la révolution.

La salutation d’usage à Gilead que les Servantes doivent utiliser entre elles, « Under His eye », aborde de front le male gaze dominant de ce régime totalitaire contre lequel l’héroïne se révolte. Ironiquement, c’est par un jeu sur la forme que la série, elle, parvient à aller à contre-courant du traditionnel regard masculin de la caméra.

Cette image publiée par Searchlight Pictures montre Frances McDormand dans une scène du film « Nomadland » de Chloe Zhao. McDormand incarne une femme qui vit sans racines dans l’Ouest américain.
La Presse Canadienne/AP-Searchlight Pictures

L’intérêt du public pour le female gaze et les personnages féminins forts ne démord pas, si l’on en croit le succès des récents films Nomadland (2020) et Moxie (2021) ou encore de la série The Queen’s Gambit (2020), pour ne nommer que ceux-là. Il reste toutefois beaucoup de travail à faire en ce qui concerne le pourcentage des budgets alloués aux projets pilotés par des femmes et le nombre de femmes derrière la caméra. Certains organismes de financement du milieu cinématographique québécois rédigent encore des appels d’offres en employant un masculin générique n’incitant pas les femmes à proposer leurs talents.

Chose certaine, la présence (ou l’absence) des femmes derrière et devant l’écran ont des effets percutants sur les ambitions des jeunes filles. Des œuvres de fiction tournées par des équipes mixtes avec un female gaze assumé pourraient participer à renverser la balance. La nouvelle saison de La Servante écarlate arrive à point nommée pour réactualiser la réflexion.



Anne-Sophie Gravel, Doctorante en littérature et arts de la scène et de l’écran (concentration cinéma), Université Laval

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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