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Non, le cinéma ne va pas disparaître


En 2020, l’ensemble des sociétés, et plus particulièrement celles des pays du Nord, a connu une situation historique sans précédent avec la pandémie de Covid-19, induisant des bouleversements pour une durée et avec des effets encore inconnus.

De très nombreux secteurs, dont ceux de la culture, et particulièrement celui du cinéma, ont été mis à l’arrêt, totalement ou en grande partie, et cela durant une période qui n’avait jamais été aussi longue sur une échelle nationale et encore moins planétaire.

Et comme à chaque crise, d’aucuns prédisent « la mort du cinéma ». Mais prédire cela, c’est ignorer sa nature fondamentale comme sa fonction sociale.

Une situation inédite

Depuis son apparition en 1895, jamais le cinéma n’avait vu toutes les salles d’un pays fermer en même temps sur une aussi longue période, y compris durant les deux Guerres Mondiales. Pour autant, sa mort a été tant de fois annoncée que c’est la résurgence périodique de cette question qui devrait nous intriguer. En effet, en France au moins, depuis l’incendie du bazar de la charité en 1897 qui devait à jamais faire disparaître ce divertissement forain, pour certains la « crise » du cinéma serait quasi permanente : l’effondrement économique de 1929, la popularisation de la radio dans les années trente, celle de la télévision à la fin des années cinquante, puis de la vidéo et du numérique trois décennies plus tard, sans compter Internet et la concurrence des plates-formes offrant des services de vidéo à la demande depuis quelques années.

Le boom des plates-formes

De fait, en 2020, avec le confinement, on ne peut que constater l’envolée des abonnements aux différentes plates-formes de Vidéos à la Demande (VàD) et plus marginalement ceux aux télévisions à péage (Canal+ a gagné 7,3 % d’abonnés dans les neuf premiers mois de 2020). Indéniablement, de très nombreux Français n’ont découvert (et surtout utilisé) la fonction « replay » sur leur téléviseur que récemment, comme l’ampleur du choix, de films et de séries des principaux opérateurs. Netflix domine largement le marché, et a connu depuis novembre 2019 une croissance inédite, passant de 38 % à près de la moitié des foyers utilisateurs. Amazon prime vidéo le suit loin derrière mais est passé de 15 à 20 % sur la même période, tandis qu’apparaissait en avril un troisième concurrent, Disney+, qui a immédiatement pris 15 % du marché, part demeurée stable depuis. La quinzaine d’autres concurrents se partagent le reste du marché, de nombreux utilisateurs étant par ailleurs pluriabonnés.

Ainsi, sur les dix premiers mois de 2020, le marché de la VàD est en croissance de 37,4 % à 1 218,9 M€. Sur la même période, fermetures et couvre-feu obligent, la fréquentation des salles a chuté de 62 %. La baisse est inédite, mais la messe serait-elle dite pour autant et le requiem devoir être entonné ?

Le cinéma, une sortie culturelle populaire

Le marché de la VàD a commencé sa croissance dès la fin de l’année 2017 pour doubler en trois ans en passant de 10 à 20 % d’utilisateurs, mais cela s’est fait d’abord au détriment de la location unitaire de vidéos qui a suivi l’exacte évolution inverse sur la même période. Il y a donc eu un effet de substitution entre différents supports sur le marché de la vidéo, et accessoirement cela s’est fait également au détriment de la télévision en ligne, dont la durée d’écoute a encore baissé en 2019 (-2.7 %), pour atteindre le plus bas niveau depuis dix ans, à 3h40 quotidiennes.

Or, parallèlement, la fréquentation des salles de cinéma a continué de croître durant toute l’année 2019 (+6 %), pour atteindre son deuxième plus haut niveau depuis 53 ans avec 213,3 millions d’entrées. Plus des deux tiers des Français (68,8 %) se sont rendus au moins une fois dans une salle l’an dernier, et cinq fois en moyenne. Le spectacle cinématographique demeure, et de loin, la sortie culturelle la plus populaire des Français. Et la Covid-19 n’y a rien changé, car même durant la période de couvre feu et avec une offre réduite films, ils étaient encore plus d’un million à s’y rendre chaque semaine durant tout cet été 2020. L’attachement à cette pratique est profond et durable.

Partager collectivement des émotions

Si la situation conjoncturelle demeure pour un temps très difficile pour cette branche d’activité, sauf à imaginer que des virus mortels demeureront actifs très longtemps sur la planète – et en ce cas, il n’y aura évidemment pas que les salles de cinéma qui disparaîtront (de nombreux films ont traité ce sujet) –, la demande du public perdure partout dans le monde et reprendra dès que les conditions de sécurité sanitaires seront garanties. La raison en est simple : dans nos sociétés, le cinéma est devenu une pratique culturelle essentielle car c’est l’une des rares qui permet, pour un coût relativement faible, avant tout et d’abord de sortir de chez soi, et ensuite de pouvoir s’y rendre à plusieurs dans quatre cas sur cinq (en famille, en couple et pour les plus jeunes en groupe). Et cela afin de partager, collectivement, au même moment, une même émotion. Exactement l’opposé de l’écran domestique et du streaming individualisé. L’ensemble des supports sont complémentaires, ils ne substituent pas les uns aux autres ; les pratiques s’additionnent, elles ne se soustraient pas : je puis regarder la télévision en linaire un soir, une VàD un autre, et sortir en salles le week-end.

Le cinéma, c’est donc de l’émotion partagée devant un grand écran, pratique sociale qui s’est largement répandue sur la planète : la Chine a enregistré plus de 1,7 milliard d’entrées en 2019, l’Inde deux à trois fois plus. Pour y répondre, le niveau de l’offre de salles permet un fin maillage du territoire (6.100 écrans en France, 41 000 aux États-Unis, 70 000 en Chine, etc.) et de qualité (les exploitants français investissent plusieurs dizaines de millions d’euros chaque année pour rénover le parc au niveau du confort et de l’équipement).

Dans toute économie de marché, s’il y a une demande (du public), des commerçants compétents et prêts à la satisfaire (les exploitants de salles), alors, inévitablement, il y aura toujours des producteurs prêts à les alimenter, de surcroît dans une économie très protégée comme en France depuis Vichy, où l’État est toujours fortement intervenu, tant sur le plan législatif que financier, et encore durant cette crise sanitaire (prise en charge du chômage, partiel, mesures fiscales et parafiscales, aides financières directes, etc.). Par ailleurs, avant de se répandre dans les foyers domestiques sur la multitude de supports que nous connaissons (télé, ordinateurs, smartphones, etc.), les images animées sont nées dans des salles publiques qui jouent un double rôle.

Une double valorisation

D’abord de valorisation symbolique : même si les frontières tendent à se brouiller, un film n’est pas un téléfilm (profondeur de champ, scénario, etc.) dont par ailleurs peu de téléspectateurs sont capables de citer le nom du réalisateur, au contraire de sa consécration par la salle. Ensuite et surtout d’amortissement économique : le marché des salles représente encore plus de la moitié des recettes des majors états-uniennes qui produisent les films qui s’exportent le plus dans le monde. Au-delà d’une adaptation temporaire que certaines entreprises, comme Disney qui a sorti directement deux films, Mulan, et Soul, sur sa chaîne Disney+, ou la Warner qui va mettre 17 de ses films sur sa plate-forme de streaming HBO Max simultanément à leur sortie en salles, ce ne sera que pour l’année 2021, pour ces quelques films et non tout le catalogue, et pour une période courte de quatre semaines. Au-delà de cette expérience hybride innovante pour tester le marché, il s’agit avant tout de faire rentrer de la trésorerie rapidement au vu des lourds investissements consentis au niveau de la production des films de la Major, et certainement pas d’une réorientation stratégique pérenne : là encore, il faut penser en complémentarité (ici de sources de revenus avec l’un des marchés anémié), et non d’une substitution durable de la plate-forme à la salle.

Après ce type de mesures conjoncturelles adaptatives, à court ou moyen terme le temps des salles reprendra avec vigueur. Après la fermeture des stades et gymnases, les pratiques et compétitions sportives amateurs se sont arrêtées, et les pratiques individuelles en appartement ont explosé : mais quelqu’un imagine-t-il la fin du sport collectif pour les populations ? La ruée sur les pâtes alimentaires a marqué le début du confinement, et avec la fermeture des restaurants le nombre de repas à domicile s’est mécaniquement accru : mais quelqu’un imagine-t-il la disparition des restaurants et des fast-foods ? Dès lors, pourquoi se poser la question pour le cinéma ?


Claude Forest a publié « Les salles de cinéma en Afrique sud saharienne francophone (1926–1980) », 2019 ; « Figures des salles obscures. Des exploitants racontent leur siècle de cinéma » (avec S. Bonvoisin et H. Valmary), 2015 ; « Quel film voir ? Pour une socioéconomie de la demande », 2010.



Claude Forest, Professeur en Etudes cinématographiques, Université de Strasbourg

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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