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Pourquoi Elizabeth Taylor est-elle si convaincante en Cléopâtre ?


Dans la figure de Liz Taylor en Cléopâtre, devenue mythique, trois légendes fusionnent : celle de l’ancienne reine d’Égypte, celle de l’actrice sulfureuse et enfin celle d’une superproduction pharaonique au coût exorbitant.

Au cours des siècles qui suivirent sa défaite et sa mort, Cléopâtre (69-30 av. J.-C.) connut un exceptionnel destin posthume à travers les arts et la littérature. Sa figure fantasmée, sans cesse réadaptée et réappropriée, a traversé les siècles jusqu’à nous, en une étonnante chaîne d’œuvres qui se font écho et naissent successivement les unes des autres. Un extraordinaire parcours qui, 2000 ans après sa mort, conduisit la fameuse reine d’Alexandrie jusqu’à Hollywood.

Une succession de reines de l’écran

C’est en 1899 que Cléopâtre fait son entrée au cinéma, dans un court-métrage de Georges Méliès. Une œuvre longtemps considérée comme perdue, mais finalement retrouvée en 2005. Jehanne d’Alcy (1865-1956) y incarne la toute première Cléopâtre cinématographique.

On retrouve ensuite la célèbre reine dans plusieurs films muets dont le plus remarqué fut réalisé par J. Gordon Edwards en 1917. Cette Cleopatra est malheureusement perdue, mais grâce à d’impressionnantes photographies publicitaires on peut se faire une idée assez précise de la très provocante Theda Bara (1885-1955), « vamp » de l’époque, dans le rôle-titre, au milieu d’un grandiose décor égyptisant.

En 1934, Cléopâtre fait son entrée dans le cinéma parlant, incarnée cette fois par Claudette Colbert (1903-1996), dans une superproduction de Cecil B. De Mille. L’actrice, drapée de tissus moulants, toujours plus clairs et éclatants que les tenues de son entourage, ne cesse de « crever » l’écran. Cecil B. De Mille impose, par la même occasion, l’idée qu’un film sur Cléopâtre réunit forcément trois caractéristiques majeures, garantes de son succès : un gros budget, des vêtements féminins hors du commun et une star sulfureuse.

La superproduction de Cecil B. De Mille fut néanmoins éclipsée par le chef d’œuvre monumental réalisé par Joseph L. Mankiewicz en 1963. Un film de quatre heures qui offrit à Cléopâtre son apogée cinématographique.

Un colossal fantasme de Mankiewicz

Elizabeth Taylor (1932-2011), souvent considérée comme la plus belle femme du moment, y incarne une souveraine aussi séduisante qu’intelligente face à Jules César, interprété par Rex Harrison, dans la première partie du film dont le ton est celui d’une comédie sophistiquée.

Dans la seconde partie, plus « romantique », la reine se montre fougueuse et passionnée en compagnie de son amant Marc Antoine, joué par Richard Burton.

Le scénario est nourri de la lecture des biographies de Jules César et de Marc Antoine, écrites par l’auteur antique Plutarque, mais aussi du drame de Shakespeare, Antony and Cleopatra (1607) dont la dimension à la fois psychologique et amoureuse a été transposée à l’écran.

La Twentieth Century Fox dépensa des sommes colossales pour créer d’innombrables décors, sans compter les milliers de figurants et de figurantes qu’il fallut recruter. La grandiose entrée à Rome de Cléopâtre, trônant à l’avant d’un immense sphinx, tiré par deux rangées d’esclaves, demeure l’une des scènes « culte » du film.

L’imposant véhicule pénètre sous l’arche centrale d’un énorme arc de triomphe romain, précédé de deux pyramides très pointues aux pieds desquelles ont pris position plusieurs figurantes vêtues en déesse égyptienne Isis. Sur une photographie prise au cours du tournage, on les voit en rang, en train d’attendre sagement le moment de leur entrée en scène, assises sur le premier degré du décor pyramidal qui leur sert de socle.

Tenue d’Isis dessinée par la costumière Irene Sharaff et figurantes en Isis au repos lors du tournage de l’entrée de Cléopâtre à Rome en mai 1962.
Muro Mestro

Tout cela est une pure invention et un fantasme de Mankiewicz, puisqu’il n’en est nullement question dans les sources antiques. En réalité, Cléopâtre s’était faite discrète lors de son arrivée à Rome, afin de ne pas indisposer Jules César. Elle était aussi parfaitement consciente des antipathies de l’élite romaine à son égard. Mais Mankiewicz préféra l’effet colossal à la vérité historique, en un spectacle où, à travers la figure de Cléopâtre, s’entremêlent volonté de séduire et désir de puissance.

Coiffe d’Isis et photographie prise lors du tournage, en mai 1962.
Muro Mestro

La tenue d’or de la déesse Isis

À ces onéreux décors s’ajoutent de nombreuses tenues et accessoires. Soixante-cinq robes, trente perruques et cent-vingt-cinq bijoux furent spécialement créés pour Liz Taylor, notamment par la costumière Irene Sharaff. Tous ces vêtements avaient en commun de mettre en valeur la taille et la poitrine de la reine.




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Plutarque (Vie d’Antoine 54, 6) écrit que Cléopâtre se montrait à son peuple vêtue comme la déesse Isis. C’est pourquoi, la tenue dorée arborée par Liz Taylor est directement inspirée de l’iconographie antique de cette divinité : cobra au-dessus du front, coiffe constituée de cornes de vaches enserrant un disque solaire surmonté de deux plumes, robe décorée de motifs évoquant de grandes ailes déployées… Aussi riche qu’éblouissant, ce costume est constitué de fines lamelles de cuir ornées d’or 24 carats et de nombreuses perles. Il aurait coûté soixante-quinze mille dollars de l’époque.

En fin de compte, le coût du film fut exorbitant : quarante-quatre millions de dollars. Ce qui en fait l’une des productions les plus onéreuses de l’histoire du cinéma. Liz Taylor, à elle seule, toucha un cachet d’un million de dollars. Il ne mit cependant pas en faillite la Twentieth Century Fox puisqu’il rapporta plus de cinquante-sept millions de dollars.

Liz Taylor lors du tournage à Rome, en mai 1962.

Deux fauves en cage à Cinecittà

Le tournage avait mal commencé à Londres, en septembre 1960, sous la direction du réalisateur Rouben Mamoulian. Des débuts calamiteux à cause de la pluie et du brouillard qui rendaient difficiles les tournages hors des studios. Elizabeth Taylor avait souffert, durant plusieurs mois, d’une interminable pneumonie. La Twentieth Century Fox décida finalement de mettre un terme au contrat de Mamoulian. C’est alors que Joseph L. Mankiewicz fut chargé de reprendre le tournage en septembre 1961, non à Londres, mais à Cinecittà.

Un excellent choix, car Elizabeth Taylor se sentit revigorée par le charme de Rome et la douceur du climat méditerranéen. Mais surtout, elle vécut sur le tournage une relation passionnée avec Richard Burton.

Cependant les amants étaient tous deux mariés ; ce qui leur valut d’être sans cesse poursuivis par des paparazzi, tandis qu’un parfum de scandale flottait en permanence sur le tournage. Le Vatican s’en mêla, critiquant cette fougueuse relation extraconjugale. Lors des scènes qu’il tourne avec Taylor et Burton, Mankiewicz dit avoir l’impression d’être emprisonné dans une cage avec deux fauves.

Lizpatra

Cette passion partagée avec son amant pourrait expliquer la remarquable performance d’Elizabeth Taylor, désignée sous le nom de Lizpatra. Un terme créé et employé pour la première fois par l’écrivain et journaliste Dwight Macdonald (1906-1982) dans un article publié dans le magazine Esquire, en février 1965. Liz se serait confondue avec Cléopâtre durant le tournage, en raison de sa liaison décriée avec Burton. D’où son extraordinaire prestance irradiant les autres acteurs et tous ceux qui participaient au tournage.




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C’est ainsi que les 4500 figurants, réunis pour acclamer la reine lors de son entrée à Rome, se mirent à hurler en chœur « Li-iz, Li-iz ! ». La confusion entre l’actrice et la reine était à son comble. On ne savait plus si c’était Liz Taylor qui incarnait Cléopâtre ou Cléopâtre qui incarnait Liz Taylor. L’actrice-reine parvint ainsi à entrer dans la légende et l’œuvre de Mankiewicz devint mythique avant même sa sortie en salles.

Comme Alberto De Rossi, maquilleur de Liz Taylor sur le tournage, avait fait un savant usage de l’eye-liner qui lui permettait de dessiner un parfait œil égyptien, les magazines de mode Vogue et Look en profitèrent pour faire la promotion de l’Egyptian look et de nombreuses femmes, paraît-il, voulurent ressembler à Lizpatra.


Christian-Georges Schwentzel est l’auteur de « Cléopâtre, la déesse-reine », aux éditions Payot.



Christian-Georges Schwentzel, Professeur d’histoire ancienne, Université de Lorraine

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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