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quand Joséphine Baker retournait le racisme contre elle-même

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Dans le cadre de notre série mensuelle « Les couleurs du racisme », l’historien Erick Cakpo analyse ici un extrait du film Princesse Tam Tam (voir ci-dessous), et met en évidence les stéréotypes racistes qui infusaient le cinéma et le monde du divertissement en général dans les années 1930, tout en s’interrogeant sur la tentative de réappropriation critique par les artistes concerné·e·s, à commencer par Joséphine Baker.

Dans ce court extrait de Princesse Tam Tam (1935), le réalisateur français Edmond Gréville met en scène l’artiste franco-américaine Joséphine Baker (1906-1975). Au son du tam-tam, des maracas, du gong et du guiro, des instruments symbolisant un certain exotisme, elle exécute, pour un public européen, une danse censée évoquer l’ailleurs lointain. Ne pouvant résister au rythme des instruments, l’actrice se précipite sur scène en se débarrassant de ses vêtements pour se livrer, pieds nus, à des mouvements corporels de pas glissés, de déhanchements, d’ondulations, de sauts qui invitent le spectateur à faire un rapprochement avec les danses africaines, la couleur de peau de Joséphine Baker accentuant fortement cette suggestion.

Cette scène, associée à d’autres comme en particulier la célèbre « banana dance » qui colle à la peau de l’actrice, achève de cantonner cette dernière dans un rôle d’incarnation des stéréotypes véhiculés sur le corps de la femme noire, stéréotypes qui ont gouverné l’imaginaire colonial et qui peuvent parfois surgir dans l’actualité relative aux problématiques raciales.




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Au lieu de se défaire du regard érotisé et sauvage porté par les Européens sur la femme noire à son époque, Joséphine Baker semble se jouer des stéréotypes et parvenir à se les approprier dans un jeu de paradoxes oscillant entre acceptation et détournement des représentations imaginaires européennes.

Une auto-essentialisation assumée ?

La carrière de danseuse de Joséphine Baker est le lieu où l’actrice exprime de manière probante ce rapport paradoxal aux stéréotypes. En exhibant à travers la danse un corps érotisé et en assumant des gestes reçus comme « sauvages », elle a construit sa carrière artistique autour de ce qu’elle représente et ce qu’elle est : une femme noire incarnant les stéréotypes véhiculés à cette époque en Europe. Cette démarche d’auto-essentialisation, c’est-à-dire la tendance de l’actrice à se réduire elle-même à l’idée stéréotypée que l’on se fait de la femme noire et de son corps, traduit la volonté de Joséphine Baker de se conformer aux attentes du public européen en quête d’exotisme.

En effet, le contexte de l’entre-deux-guerres, qui a vu l’arrivée de l’Américaine en France en 1925 est propice à la célébration de l’exotisme, à la recherche du pittoresque attaché aux civilisations extraeuropéennes. Cette tendance que l’on peut faire remonter plus tôt dans l’histoire de l’Europe (XVIIe siècle), se traduit, entre autres, dans l’entre-deux-guerres par une négrophilie, c’est-à-dire un attrait pour ce qui est « africain ». Dans ce contexte, l’accueil favorable que reçoit Joséphine Baker à son arrivée en France contraste avec ce qu’elle a vécu aux États-Unis. Dans une atmosphère marquée par la ségrégation qui stigmatise de manière sévère la peau noire, elle a peiné, au début des années 1920, à trouver une place dans le milieu de la danse.

Répondre à l’imaginaire colonial

Le contexte français pousse l’actrice à se saisir de l’imaginaire colonial français. La société de cette époque est entraînée par une mode « primitive » qui véhicule comme contre-valeurs des stéréotypes longtemps attachés « aux peuples inférieurs ». Cependant, dans les milieux de l’art où cette expression est la plus palpable, elle se caractérise par un fantasme affiché de retour du « nouveau sauvage ». Joséphine Baker s’en fait l’écho par sa danse dans laquelle se trouvent réunis l’expressivité, la magie, le fétichisme et le naturel caractérisant les peuples dits primitifs.

Noire et Blanche, photographie Man Ray, 1926.

L’actrice semble aller plus loin en conscientisant cet esprit « sauvage ». En se nourrissant des fantasmes et en les transfigurant par le truchement de l’art, elle invente une manière d’assumer cette place dérangeante. Cette position ambiguë lui est reprochée par les intellectuels noirs en particulier Paulette Nardal, qui l’accusent de conforter les stéréotypes usuels sur la femme noire.

Edgar Degas, Miss La La au Cirque Fernando, 1879.

En marge de ses talents de danseuse, l’actrice a trouvé efficace d’assumer sa « sauvagéité » par le biais de la pitrerie volontiers associée, à l’époque, à certains artistes non européens. Elle se joue de cette image « clownesque » pour détourner, par exemple, la banane – symbole par excellence du racisme – en objet de dérision qu’elle agite au nez des spectateurs. Ce faisant, elle s’inscrit dans le sillage de l’artiste acrobate Miss Lala, peinte par Edgar Degas et du clown Chocolat, qui, avant elle, ont connu une postérité en usant à la fois des stéréotypes dont on les affuble et de la dérision comme talents artistiques.

Une question de regards

Au centre du paradoxe de l’auto-essentialisation se trouve la question atavique du regard : le regard que l’on porte sur soi-même et la façon dont on est perçu.

Dans le cas de Joséphine Baker, la manière artistique d’approcher son corps noir – différemment chahuté dans les contextes américains et européens – semble s’inscrire dans un processus de construction de soi. Si le regard de l’autre participe de cette construction, il en interroge les limites. À quel point sommes-nous ce que les autres veulent que nous soyons ?

Si l’actrice assume son appartenance « nègre » en grossissant elle-même les traits qui lui sont accolés dans une démarche que beaucoup qualifient de moderne, les représentations que l’on faisait d’elle ont été différemment reçues selon les milieux. Joséphine Baker a majoritairement amusé le public en le confortant dans ses certitudes stéréotypées. Cependant, dans les milieux intellectuels et avant-gardistes, l’attitude de l’actrice est jugée grotesque et désobligeante.

Le titre évocateur dont elle est affublée aujourd’hui par les médias européens, « Joséphine Baker, première icône noire », repose la question du regard qui accompagne la vie et l’œuvre de l’actrice en Europe.



Erick Cakpo, Historien, chercheur, Université de Lorraine

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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