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Sur YouTube, la critique cinéma se conjugue aussi au féminin

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Paru début juillet dans The Conversation, mon article « La critique cinéma française sur YouTube : un état des lieux » proposait un bref tour d’horizon de ce qui se fait dans le domaine. Mais la réception du texte sur les réseaux sociaux, notamment Twitter, ne s’est pas faite sans heurts et j’ai reçu de nombreuses critiques, pleinement justifiées : le texte était bien trop centré sur les représentants masculins du milieu, comme le symbolise le photomontage de couverture. Car les Youtubeuses cinéma sont bien là, et elles me l’ont fait savoir. Prolifiques et influentes (plusieurs milliers d’abonné·e·s et de vues pour leurs vidéos) elles sont bien souvent invisibilisées au profit de leurs compères, un phénomène systémique dans lequel s’est malheureusement inscrit le précédent article.

Une scène féminine très active

La rubrique Internettes Explorer du site associatif Les Internettes dénombre pour le seul mot clé « cinéma » une quarantaine de Youtubeuses francophones spécialisées dans le domaine de l’audiovisuel, qu’il s’agisse de critiques, d’analystes et de journalistes parmi lesquelles La Manie du Cinéma, Vidéodrome, Cinémaniaque, Demoiselles d’Horreur ou encore Perle ou Navet dont les contenus s’intéressent aussi bien au cinéma classique qu’au cinéma de genre pur et dur, sans éluder la dimension politique des films.

Malgré cette diversité, ces femmes bénéficient d’une visibilité moindre, un phénomène qui n’est pas nouveau dans l’histoire du septième art : les premières fictions cinématographiques sont signées Alice Guy, pionnière de la production et du making of, que les livres d’histoire et les médias ont bien souvent oubliée ou reléguée à un rôle secondaire, préférant se concentrer sur les premiers hommes cinéastes.

D’autres créatrices de contenu, en parallèle de leurs travaux d’analyse, mettent aussi en lumière leurs consœurs cinéphiles comme le blog Bon Chic Bon Genre, spécialisé dans le cinéma de genre(s) et traitant de féminisme et de représentations des minorités, à travers la galerie d’entretiens disponible sur son site dont un thread Twitter liste les différentes intervenantes.

Au sortir des Césars 2020, Cinémaniaque revient sur la cérémonie qui s’est ouvertement placée contre les victimes de viols et d’agressions sexuelles ainsi que le mouvement #Metoo.

Pourquoi cette moindre visibilité ?

Interrogée par Le Quotidien du Cinéma, Mélanie Toubeau, de la chaîne « La Manie du Cinéma » qui traite de nombreuses thématiques aussi bien analytiques que techniques et historiques sur le septième art, voit ce phénomène comme lié à l’individualisme propre à la plate-forme :

« Il y a plusieurs raisons au fait que les femmes soient invisibilisées sur la plate-forme, en tout cas, quand elles parlent de sujets autres que “féminins”. Pour le cinéma, c’est dû à deux gros points : le premier, c’est l’individualisme des créateurs. Étant cofondatrice des « Internettes », partager est pour moi normal, car c’est ainsi qu’on diffuse la culture. Mais beaucoup de créateurs·rices n’ont pas le réflexe de partager le travail des autres. Autant par égo ou parce qu’ils ne se rendent pas compte de la réelle utilité du partage. D’autant plus que, en tant que femme qui parle de cinéma sur YouTube, nous sommes minoritaires. »

La Manie du Cinéma propose analyses de film ou éléments sociologiques et économiques qui l’entourent ainsi que des entretiens et des points historiques.

Si les créatrices de contenu partagent les travaux des un·e·s et des autres, les créateurs le font bien moins systématiquement, tout cela étant également lié au « syndrome de l’imposteur » dont souffrent plus souvent les Youtubeuses, selon Mélanie Toubeau. Le manque de rôle modèle, qui tendrait à une forme de bien-être lorsqu’il s’agit de partager du contenu est également en cause : un sentiment d’illégitimité handicapant lorsqu’il s’agit de mettre en lumière son travail car de nombreux a priori genrés subsistent :

« [C]ertains créateurs du milieu et public se permettent de dire que les créatrices féminines sont moins intéressantes que les hommes. »

L’étude des communautés semble ici aussi nécessaire : pour qu’une chaîne ait de la visibilité, il lui faut marquer son public et une incarnation – tout simplement être visible à l’écran, donner un visage au contenu. Même si certaines vidéastes qui n’apparaissant pas à l’écran, comme Sarah de Videodrome, ont une communauté conséquente.

La chaîne Demoiselles d’Horreur se consacre aux figures féminines du cinéma d’épouvante. Si l’on pense évidemment à quelques créatures mythiques comme Sadako dans The Ring, Judith se penche également sur les héroïnes aux prises avec les figures maléfiques, bien souvent relayées au second plan derrière leurs bourreaux.

Troubles dans le genre ?

Pour Judith de la chaîne « Demoiselles d’Horreur », consacrée aux figures féminines du cinéma horrifique, cela tient aussi, dans le même registre d’idées, à l’infantilisation de la femme qui a conduit au tropisme selon lequel la parole d’un homme est plus légitime :

« Je pense donc qu’il y a un réflexe plus ou moins conscient et généralisé (et qu’il faut combattre) qui conduit à cliquer en premier sur des vidéos d’hommes. De la même manière, la société nous apprend tellement, à travers les représentations du quotidien, que “femme” = “sexe” ou “romance”, qu’on va d’abord les juger sur ce à quoi elles ressemblent avant de les écouter parler. »

On retrouve ici la problématique de l’identification à la chaîne : se montrer, c’est s’exposer et parfois à des internautes toxiques et/ou entretenir l’idée selon laquelle une femme doit forcément se montrer, et si possible, être séduisante. Parmi les thématiques qui travaillent aussi la fiction, la façon de faire du cinéma et de mettre en scène les femmes, la notion de male gaze (l’objectivation d’un sujet qui devient alors objet au regard de la caméra) mérite également d’être évoquée. Judith Butler, en 1990, dans son essai Gender Trouble, soulignait déjà que le corps est systématiquement rattaché au féminin et l’esprit au masculin. Pour Judith, la Youtubeuse de « Demoiselles d’Horreur » :

« Tout ça constitue des barrières très ancrées qui sont très difficiles à dépasser, justement parce que les gens n’en ont pas conscience et qu’ils ne veulent pas sortir de leur zone de confort. C’est tout simplement le cercle vicieux de toute la société qui se reflète sur YouTube comme partout ailleurs. Par copinage, certains vidéastes hommes sont solidaires entre eux sans se rendre compte qu’ils ont tendance à exclure les femmes comme dans la cour de récré, et ensuite disent que ce n’est pas leur rôle de nous mettre en avant, et qu’ils sont apolitiques. Mais du coup c’est beaucoup plus de l’invisibilisation active qu’une passivité apolitique. »

La chaîne Cinéma et Politique propose d’analyser de grandes thématiques sociales et historiques à travers des films afin de mettre en avant leur dimension politique.

La plate-forme synthétise et reproduit le phénomène d’invisibilisation qui peut en définitive être contré de la même façon que dans notre société : non seulement en offrant une part réelle à la parité avec des mises en avant des contenus de manière générale mais également par une solidarité collective. Youtubeurs et Youtubeuses cinéma travaillent de la même façon sur des contenus culturels qui leur sont propres et le partage doit alors prendre une tournure propre aux arts alchimiques : l’échange équivalent.





Guillaume Labrude, Docteur en études culturelles, Université de Lorraine

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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