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Winnie l’ourson, le héros d’enfance qui avait plusieurs noms


Tout le monde connaît Winnie l’ourson, personnage créé en 1926 par l’écrivain britannique Alan A. Milne et devenu mondialement célèbre par les adaptations télévisées de Disney à partir des années 1960. Le nom de Winnie l’ourson fait spontanément surgir l’image d’un ours doux et joyeux, grand amateur de miel et vêtu d’un tee-shirt rouge trop court surmontant un ventre rebondi.

Si cette image du personnage a été fixée par Disney, le dessin animé a aussi contribué à définir le nom français du personnage : pourtant, les traductions françaises ont eu bien du mal à résoudre l’énigme du nom original : « Winnie-the-Pooh ».

Un clin d’œil à l’univers du « nonsense »

C’est en 1946, vingt ans après la publication du roman en anglais, que paraît la première traduction française de ce récit, aux Presses de la Cité. Elle est accompagnée des illustrations originales de E.H. Shepard, sous le titre Histoire d’un ours comme ça. Le livre est suivi la même année d’un second volume, La Maison d’un ours comme ça.

Illustration de Noëlle Lavaivre.
Bibliothèque rose/Hachette

Il faut savoir que le traducteur, Jacques Papy, est attiré par l’univers du nonsense : avec Henri Parisot, il fait partie des tout premiers traducteurs des poèmes d’Edward Lear, publiés dans une édition pour adultes en 1949, et, surtout, il est l’un des traducteurs de Lewis Carroll. Si sa traduction d’Alice au pays des merveilles date de 1961, Jacques Papy s’intéresse dès la fin des années 1940 à l’univers de Carroll : il traduit ses Lettres à des enfants, publiées en 1949 et une lettre de 1947 retrouvée par Jon Lindseth, grand spécialiste de Lewis Carroll, et signalée par Isabelle Nières-Chevrel, montre que le projet de traduction d’Alice date de ses mêmes années.

En s’intéressant à Winnie-the-Pooh, Jacques Papy aborde donc la traduction avec une attention portée à l’innovation esthétique du texte de Milne, sans négliger des jeux de langage, éventuellement absurdes.

En 1946, Papy prend soin de rédiger une « Préface pour les petits » afin d’expliquer aux jeunes lecteurs ce qui pourrait les étonner et, en premier lieu, le nom du personnage principal :

« Le petit garçon s’appelle Christophe Robin. C’est un nom qui va vous sembler bizarre, mais il faut que je vous dise qu’il s’agit d’un petit garçon anglais, ce qui explique pourquoi son nom est si bizarre. »

Loin de chercher à transformer le nom du personnage pour le rendre plus familier aux oreilles des lecteurs français, Papy en souligne l’étrangeté, au double sens de bizarrerie et d’appartenance à une culture différente de la culture française. Cette entrée dans un monde bizarre permet à Papy de donner à l’ours de Christophe Robin un nom bien étrange pour les lecteurs français : « l’ours, qui est le préféré de Christophe Robin, a un nom pour lui tout seul : il s’appelle Winnie-le-Pouh » et Papy d’ajouter entre parenthèses : « faites bien attention à prononcer “Ouini”. »

Un prénom féminin

L’introduction de Milne, qui suit la préface du traducteur, explique l’origine du nom de ce personnage. C’est le « teddy bear » de l’enfant qui réclame un nom pour lui tout seul : avant de s’appeler Winnie, l’ours en peluche est nommé « l’Ours Martin », selon la tradition française. Il reçoit le nom de « Pooh », qui est plus un son qu’un mot, qui n’est donc pas traduisible et que Papy transcrit en « Pouh ». Avant d’être donné à l’ours en peluche, « Pooh » était le nom donné par Christophe Robin à un cygne, explique Milne dans l’introduction du récit. Son origine reste mystérieuse.

Le nom de Winnie a déjà été commenté et son origine est connue : il ferait référence à une ourse du zoo de Londres nommée Winnie en souvenir de Winnipeg, au Canada, ville natale du vétérinaire qui l’avait apprivoisée. Le récit de Milne ne fournit pourtant pas cette explication et le texte traduit par Papy rend compte du dialogue suivant entre le père et le fils :

« Quand j’ai entendu son nom pour la première fois, j’ai dit exactement comme vous allez le dire :
– Mais je croyais que c’était un garçon ?
– Moi aussi, dit Christophe Robin.
– Alors tu ne peux pas l’appeler Winnie (I)
– Je ne l’appelle pas Winnie.
– Mais tu as dit…
– Il s’appelle Winnie-LE-Pouh. Tu ne sais pas ce que LE veut dire ?
– Ah, oui, maintenant je le sais, dis-je rapidement ; et j’espère que vous le savez aussi, car c’est la seule explication que vous aurez.

La version originale, avec les illustrations d’Ernest H. Shepard.
Gallimard Jeunesse

Dans la traduction française, Papy ajoute une note de bas de page (I) pour expliquer l’étonnement du père : Winnie, explique Papy, est l’abréviation de Winnifred, il s’agit donc d’un prénom féminin. Trouble dans le genre de l’ours… que l’enfant résout par le surnom « LE Pouh ». En anglais, le terme utilisé est « ther », terme qui n’est pas attesté dans la langue mais qui montre que l’enfant accentue le mot : il prononce l’article « the » différemment, lui donnant un sens plus emphatique et construisant pour son ours un nom mythique, extraordinaire au sens propre, comme on parle de « William-the-Conqueror ».

« Ther » ne veut rien dire et, en même temps, il veut tout dire, au sens où il confère une existence hors du commun à un ours en peluche : l’univers absurde du nonsense carrollien n’est pas loin… Dans un poème publié quelques années auparavant dans le recueil When We Were Young (1924), Milne met en scène un « Teddy Bear » qui, se trouvant trop gros, est rassuré par l’image d’un roi de France très corpulent surnommé « Louis The Handsome » : on peut donc être gros et beau ! Peut-être est-ce sur ce modèle qu’est créé le nom complet du personnage, Winnie-The-Pooh, roi des ours et personnage déjà mythique de la littérature enfantine.

Transformations audiovisuelles

En 1962, une nouvelle traduction, Le meilleur des ours, est publiée dans la Bibliothèque rose d’Hachette : le traducteur, Pierre Martin, résout les problèmes posés par le nom du personnage d’une façon bien différente de celle de Papy. Selon une pratique courante en traduction pour la jeunesse, il commence par franciser le nom du petit garçon en Jean‑Christophe. Sans doute peu attaché au caractère absurde du texte de Milne, il donne à Winnie-the-Pooh le nom de « Plic-en-Peluche ». Le dialogue entre le père et l’enfant devient alors :

« Pourquoi l’appelles-tu Plic-en-Peluche ?
– Parce qu’il est en peluche, tiens !
– Oui, bien sûr, mais pourquoi « Plic » ?
– Parce qu’il n’est pas très malin, et qu’il faut toujours qu’on lui explique.
– Ah ! je comprends ! » dis-je. Et j’espère que vous comprenez aussi, parce que Jean‑Christophe ne m’a pas donné d’autre explication. »

La modification du nom permet de détourner l’écueil linguistique et culturel et le jeu de sonorité entre « Plic » et « explique » évite l’ambiguïté de genre posée par le prénom féminin de Winnie.

En 1966, le personnage connaît une nouvelle modification pour les jeunes lecteurs français : Winnie l’ourson et l’arbre à miel est une publication signée de Walt Disney, avec un texte français de Francine Jabet, qui paraît chez ODEGE, avec un copyright de Walt Disney Productions : le nom de Milne ne figure pas dans ce livre alors qu’il s’agit bien de la reprise des premiers épisodes de Winnie-the-Pooh.

Bande-annonce de la dernière adaptation de Winnie L’ourson par Disney (2018).

Disney a acquis la licence pour exploiter les personnages et le livre se présente comme la novellisation du dessin animé, l’un des derniers réalisés par Walt Disney lui-même, qui meurt en décembre 1966. Après les illustrations originales d’Ernest Shepard (pour la traduction de Papy) et celles de Noëlle Lavaivre (pour la traduction de Pierre Martin dans la Bibliothèque rose), les jeunes lecteurs français découvrent celles de Disney qui fixe l’image du personnage et scellent le débat sur le nom : l’ambiguïté de genre n’existe plus (les jeunes lecteurs français ne pouvant deviner qu’il s’agit d’un diminutif féminin), la dimension glorieuse du personnage, en décalage avec sa maladresse, n’est plus perceptible.

L’ours au nom féminin et au mystérieux surnom héroïque est rendu à sa dimension enfantine : même s’il est sans doute l’ours le plus célèbre au monde, il n’est plus pour le public français qu’un ourson, éternel enfant.



Mathilde Lévêque, Maîtresse de conférences en littérature, Université Sorbonne Paris Nord

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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