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Wonder Woman peut-elle être à la fois sexy et féministe ?

Wonder Woman peut-elle être à la fois sexy et féministe ?
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Alors que Wonder Woman 1984 sort en salles aux États-Unis et sur HBO Max, le 25 décembre 2020, l’icône de la guerrière sexy peut-elle servir de support à un message féministe ?

Les deux volets de Wonder Woman (2017 et 2020), réalisés par une femme, Patty Jenkins, mettent en scène une puissante guerrière, dans laquelle on peut voir une incarnation du « girl power », ce phénomène culturel d’inspiration féministe.

Mais Wonder Woman porte aussi une tenue très provocante. Peut-elle être à la fois une icône féministe et susciter le désir érotique ?

La polémique a commencé dès l’automne 2016, lorsque le personnage de fiction fut choisi par l’ONU dans le cadre d’une campagne en faveur de l’émancipation des femmes. Wonder Woman venait d’être nommée « ambassadrice » des Nations unies, suscitant une vague de protestations qui contraignit finalement l’ONU à annuler son choix.

L’affiche de Wonder Woman 1984.

Les Amazones : entre fantasmes et réalité

Au regard de l’histoire de l’érotisme, Wonder Woman est l’un des derniers avatars d’un fantasme sexuel dont les origines remontent à l’Antiquité. Prenez une belle fille, selon les canons du moment, et habillez-la en guerrière, l’effet érotique est garanti.

Le psychologue William Moulton Marston, créateur de la figure de Wonder Woman, icône des comics, en 1941, en était évidemment parfaitement conscient. Il s’inscrit volontairement dans la continuité des anciens mythes grecs.

Des guerrières ont réellement existé dans l’histoire, notamment chez les Scythes, peuple en grande partie nomade qui vécut, il y a 2 500 ans, dans les steppes d’Eurasie centrale. Dans ces régions, les femmes accompagnaient leurs époux à la guerre ou à la chasse.




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Fascinés par ces cavalières si différentes de leurs propres épouses, les Grecs antiques les transformèrent en figures de légende. Ils cristallisèrent sur elles leurs désirs, leurs peurs et leurs fantasmes. C’est ainsi que naquirent les Amazones.

Amazone à cheval armée d’un lasso. Pyxis attique, Vᵉ siècle av. J.-C.
Mississippi University Museum

Combat et séduction

Dans la mythologie grecque, les Amazones vivent au sein d’une société matriarcale gouvernée par des reines. Lysippé, fondatrice du royaume féminin, avait édifié sa capitale à Thémiscyra, au nord-est de la Turquie actuelle. Thémiscyra est aussi le lieu de naissance de Wonder Woman dont William Moulton Marston a voulu ainsi inscrire l’histoire dans le prolongement des mythes antiques.




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Les Amazones montent à cheval. Elles manient des haches, lancent des javelots et tirent à l’arc. Sur une céramique grecque du Ve siècle av. J.-C., aujourd’hui au Musée de l’Université du Mississippi, on peut voir une guerrière sur sa monture faisant tournoyer un lasso, comme plus tard Wonder Woman, tandis qu’un soldat grec, à droite, s’abrite derrière un grand bouclier. La scène représente un duel, mais c’est aussi une métaphore de la séduction, comme le laisse entendre le support : une pyxis, c’est-à-dire un récipient destiné aux onguents dont les femmes étaient censées s’enduire pour prendre des hommes dans leurs filets. La relation de séduction est ici vue comme une lutte entre les sexes.

L’empereur romain Claude massacrant une allégorie de la Bretagne figurée comme une Amazone. Relief provenant d’Aphrodisias (Turquie). Iᵉʳ siècle apr. J.-C.

La jument domptée par le mâle

La plupart des mythes mettant en scène des Amazones sont construits sur un même schéma narratif montrant comment la fille farouche finit par être soumise par un héros viril. Le modèle en est l’histoire d’Héraclès, parti à la recherche de la ceinture de la reine Hippolyté. Séduite par la magnifique musculature du héros, la reine dénoue d’elle-même sa ceinture pour l’offrir à Héraclès qui devient son amant. La ceinture est une métaphore de la virginité que perd la reine dans les bras de son séducteur. Celle dont le nom signifie « Jument libérée » se laisse ainsi dompter. Mais l’affaire se termine mal : croyant qu’elle l’a trahi, Héraclès tue Hippolyté. Une manière d’achever un processus de domination phallocratique.




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Telle est aussi la conclusion du mythe racontant comment le beau héros athénien Thésée séduit la reine amazone Antiopé. Quittant son royaume, celle-ci le suit jusqu’en Grèce, où il la met finalement à l’écart pour épouser un meilleur parti. Selon l’une des versions de cette légende, lors de la cérémonie de noces de son ancien amant, Antiopé surgit tout armée pour s’opposer au mariage. Thésée est alors bien obligé de la tuer. Tout est bien qui finit bien pour la virilité dominante.

Ces mythes grecs ont ensuite inspiré les Romains. Ainsi, lors de son triomphe à Rome, en 61 av. J.-C., Pompée, chef militaire victorieux, fit défiler des captives habillées en Amazones qu’il prétendait avoir capturées lors de ses conquêtes en Orient. Un siècle plus tard, après avoir envahi la Grande-Bretagne, l’empereur Claude (41-54 apr. J.-C.) se fit représenter dans l’art officiel comme un héros viril en train de terrasser une allégorie féminine de la province conquise. Britannia, à terre, est vêtue, telle une Amazone, d’une courte tunique qui lui dénude un sein.

Nancy Callahan incarnée par Jessica Alba dans Sin City de Frank Miller (2005).

Guerrières en cage et poupées sexy

De nos jours, la guerrière est un personnage de fiction relativement banal. Mais toutes les Amazones du XXIe siècle ne sont pas conçues sur le même modèle. Dans Sin City, film tiré du comics de Frank Miller, Nancy Callahan, vêtue en cow girl, joue avec deux revolvers et fait tournoyer un lasso en se déhanchant sur le comptoir d’une taverne. C’est une Amazone en cage, dont la seule fonction est d’émoustiller une clientèle exclusivement masculine. Une fille dominée, comme dans les mythes grecs ou le défilé de Pompée. De plus, si elle parvient à échapper à son agresseur, Roark Junior, c’est toujours grâce à John Hartigan, un officier de police au grand cœur, héros viril contemporain.

Wonder Woman, elle, n’est ni en cage, ni dominée par un homme. Mais elle a été conçue par William Moulton Marston comme une femme aguichante : sa tunique courte dévoile ses cuisses et sa cuirasse épouse la forme de sa poitrine. Diadème, bracelets et hautes bottines à talons font également partie de cet attirail de la séduction. Le résultat est une sorte de poupée ultra-sexy.

Comme Wonder Woman, la figure de Lara Croft incarne une guerrière indomptable, bien différente en cela des Amazones de la mythologie grecque.

L’évolution de Lara Croft depuis son apparition en 1996.

L’examen des avatars successifs du personnage depuis 1996 nous montre que ses vêtements sont devenus plus amples et couvrants, à partir de 2013, gommant quelque peu le fort potentiel érotique du début.

Mais son physique demeure toujours conforme aux canons de la beauté féminine du moment.

Les femmes guerrières sont aujourd’hui très présentes au cinéma, qu’il s’inspire de la réalité ou relève de la pure fiction. Des combattantes kurdes, mises à l’honneur par Caroline Fourest (Sœurs d’armes, 2019) à Wonder Woman, en passant par Rey dans Star Wars IX (Jeffrey J. Abrams, 2019) ou encore Mulan (Niki Caro, 2020), elles n’ont jamais été aussi présentes sur les écrans.




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Si elles ne sont pas toutes « féministes », dans le sens où elles véhiculent encore de vieux clichés phallocratiques, elles s’inscrivent néanmoins dans un phénomène général de féminisation des héros de fiction, de surcroît dans des œuvres souvent réalisées par des femmes. Elles nous parlent de notre époque et de nos tentatives pour renouveler notre conception de la féminité, tout en recyclant parfois des stéréotypes qui remontent à l’Antiquité gréco-romaine.



Christian-Georges Schwentzel, Professeur d’histoire ancienne, Université de Lorraine

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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